Que d'existences affreusement accablées, horriblement manquées.

Combien qui végètent sans sympathies, sans affection, sans souvenirs! Parmi ceux-là, il y en a qui auraient aimé avec ravissement, mais les circonstances leur ont été contraires. Il leur a fallu vivre avec des natures vulgaires, médiocres, également incapables d'inspirer et de ressentir l'amour.

Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont aimés comme ils le voudraient être? Infiniment peu. Moi, j'ai eu ce bonheur si rare, si grand, j'ai vécu d'une vie idéale, intense. Et cette joie divine, je l'expie par d'épouvantables tristesses, par d'inexprimables douleurs.

13 septembre.

Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un grand danger.

Je l'ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne paraissant pas beaucoup souffrir. «Je m'en vas, ma chère petite maîtresse,» m'a-t-il dit tristement.

Le docteur intervint pour l'empêcher de parler. «C'est bon, dit-il, je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de Notre-Seigneur.»

Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture. L'état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne pouvais m'empêcher d'envier son calme.

Tout en préparant la table qui allait servir d'autel, je le regardais souvent, et je pensais à ce que mon père me contait du formidable effroi que ma mère ressentit lorsqu'elle se vit, toute jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son bonheur lui pesait comme un remords.

«J'ai été trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n'est pas pour ceux-là.»