Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre, pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins. Vaillante femme!

J'aime me la représenter soupant fièrement d'un morceau de pain noir, sa rude journée finie. J'ai d'elle une lettre écrite après la cession, et trouvée parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels mon père avait réussi à mettre la main lors de son voyage en France. C'est une fière lettre.

«Ils ont donné tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de son mari et de ses fils, moi, j'ai donné celui de mon coeur; j'ai versé toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c'est de savoir le pays perdu.»

La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, à la veille de monter sur l'échafaud: «Le sang et les larmes versés sur l'autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples», et le Canada vivra. Ah! j'espère.

Malgré tout, nos ancêtres n'ont-ils pas gardé de leur noble mère, la langue, l'honneur et la foi.

Mon père aimait à revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire. Il avait pour Garneau, qui a mis tant d'héroïsme en lumière, une reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans toutes les familles canadiennes.

Ce portrait respecté, il est là à son ancienne place. Parfois, je m'arrête à le considérer. Qui sait, disait Crémazie, de combien de douleurs se compose une gloire? Pensée touchante, et, quant à Garneau si vraie!

Pour faire ce qu'il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce qui demande bien des efforts sanglants. Ah! je comprends cela. Sans doute, je n'y puis rien, mais j'aime mon pays, et je voudrais que mon pays aimât celui qui a tant fait pour l'honneur de notre nom. J'espère qu'au lieu de plonger dans l'ombre, la gloire de Garneau ira s'élevant. Et ne l'a-t-il pas mérité? Étranger aux plaisirs, sans ambition personnelle, cet homme admirable n'a songé qu'à sa patrie.

Il l'aimait d'un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes, empreint de tristesse, m'a toujours singulièrement touchée. D'ailleurs, il l'a prouvé jusqu'à l'héroïsme. Dans ce siècle d'abaissement, Garneau avait la grandeur antique.

C'est l'un de mes regrets de ne l'avoir pas connu, de ne l'avoir jamais vu. Mais j'ai beaucoup pensé à lui, à ses difficultés si grandes, à son éducation solitaire et avec respect je verrais cette mansarde où, sans maîtres et presque sans livres, notre historien travaillait à se former.