Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout entier dans son cercueil?
Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le savez, vous n'en pouvez douter.
Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé, mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution?
Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.
Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh! laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui me nommait son fils?
La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.
Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la tristesse et la douceur de mes pensées!
D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder.
Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme Mina disait: Le sang du Christ nous unira. Chrétienne, avez-vous compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies profondes du mutuel pardon.
Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré.
J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.