Mon cher ami, nous l'avions bien oublié. Dites-moi, si cet enchantement de l'amour et du bonheur se fût continué, que serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à mourir? Mais le prestige s'est vite dissipé, et nous savons maintenant que la vie est une douleur.
Sans doute, la bonté divine, n'a pas voulu qu'elle fût sans consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur adoucissement à nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les adoucissements ne sont pas pour moi.
Non, si le Dieu de toute bonté m'a fait passer par de si cruelles douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais ici; et une force étrange me reporte à ce moment où mon père mourant m'attira à lui, après sa communion suprême: «Amour sauveur, répétait-il, serrant faiblement ma tête contre sa poitrine, Amour Sauveur, je vous la donne, Ô Seigneur Jésus, prenez-la, Ô Seigneur Jésus, consolez-la, fortifiez-la». Et à cette heure d'agonie, une force, une douceur surnaturelle se répandit en mon âme. Toutes mes révoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la séparation. Je me prosternai devant la croix, je la reçus comme des mains du Christ lui-même. Et aujourd'hui encore, il me la présente. Je vois et je sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois être à Lui seul.
Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volonté qui nous sépare. Cette parole, mon père me l'a dite à l'heure de son angoisse, et je vous la répète. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse.
Être désillusionnée ce n'est pas être détachée. Mon ami, vous le savez, l'arbre dépouillé tient toujours à la terre.
Oh! comme nous sommes faits! mais la volonté divine donne la force des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas en peine de mon avenir. C'est à Dieu d'en disposer: le bonheur et la tristesse m'ont bien débilitée; mais si je suis courageuse, si je suis fidèle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix.
Et vous aussi vous serez bientôt consolé.
Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas la pauvreté, même quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse—ce qui n'est pas. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgré le trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur sur des ruines, c'est un écho attendrissant du passé. Le passé!
Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir, qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez pas. Et soyez béni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je n'oublierai avec quel respect vous avez porté son deuil, ni vos regrets si vifs, si sincères. Oh, comme vous étiez bon! comme vous étiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui n'arrivent au ciel qu'ensanglantés, et ceux-là n'ont pas droit de se plaindre.
Maurice, je vous donne à Jésus-Christ qui seul nous aime comme nous avons besoin d'être aimés. Partout et sans cesse, je le prierai pour vous.