De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père, à qui elle ressemble tant. Ce dernier m'a paru admirablement peint. Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans un portrait, je n'ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est merveilleuse.

—Je l'ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun; et s'adressant à moi: N'est-ce pas qu'elle sera sans excuse si elle m'oublie jamais?

Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et maladroite, qu'Angéline éclata de rire, et bien qu'elle ait les dents si belles, je n'aime pas à la voir rire quand c'est à mes dépens.

Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de paroles qui m'est si ordinaire auprès d'elle, et si étranger ailleurs.

Elle me pria de chanter, et j'en fus ravi. Crois-moi, ma petite soeur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours de l'innocence, de l'amour et du bonheur, l'homme ne parlait pas, il chantait.

Tu m'as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu'en sa présence, et je le sens. Quand elle m'écoute, alors le feu sacré s'allume dans mon coeur, alors je sens que j'ai une divinité en moi.

J'avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le secret: «Je voudrais parler et j'écoute encore.»

Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et, pour ne te rien cacher, en me retirant j'eus la mortification d'entendre Mme Lebrun dire à sa nièce:

«Quel dommage qu'un homme qui chante si bien ne sache pas toujours ce qu'il dit!»

J'ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret.