Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation. Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pensée a besoin du grand air, et jamais il ne cause si bien qu'à travers champs, mais n'importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu'on l'écoute comme on marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler.

Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis faisait. Au fond, cette belle tête peignée par le vent, me plaît encore plus qu'on ne saurait dire. Mais décidément c'est trop René. Admirez ma sagesse. Je voudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses. Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en.

M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée; vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l'homme le plus séduisant que vous ayez vu.

La discrétion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout à fait sans inconvénients: il ne vous croira pas éprise de lui à la veille de l'être.

Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste faible contre la pensée de cette demi-séparation.

Je crains que l'austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y a une foule de riens féminins qu'il faut dire; l'amitié sans confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si peu de chose pour changer l'amitié en indifférence. Il me semble, qu'à certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord qu'une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts, une fois l'été fini. Prenons garde.

Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études. Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non plus.

Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne veut pas qu'Angéline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon frère. Il le désire, et ma belle petite soeur m'en presse très fort.

Pauvres enfants! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier, mais Angéline m'inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée.

Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts. Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le grain noir, comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites contrariétés de chaque jour. Il l'assujettit fort bien à son devoir. Mais qu'est-ce que cela? Rien qu'à la regarder, on voit qu'elle ne connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie.