Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus habitable.

D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!»

Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.

Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi t'en être fait aimer?

Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme qui n'accepterait ton infortune avec transport? Un an est vite passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement ni inconstance.

Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne n'est point sans charmes.

C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive, ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?… L'aimes-tu? Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?…»

Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le plancher.

Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang. J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents d'automne ne respectent rien.

Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle surabondance de vie!