Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de se plonger, de s'abîmer dans sa douleur.

Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage.

«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de son fiancé.

Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le différer.

Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville entra au noviciat des Ursulines.

Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer toute sa douleur.

Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement.

Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites, un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée.

Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus complet, le plus passionné.

Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus involontaire.