Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.
Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans cesse à la délicieuse vie d'autrefois.
Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours. Adieu.
30 mai.
La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie religieuse! Et qui donc a dit que dans l'âme humaine il y a un mystère d'élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l'amie chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine dans mes pensées; c'est celle de la vierge qui dort là-bas sous la garde des anges, en attendant l'heure de sa consécration au Seigneur.
Chère Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais être là pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force.
Pensera-t-il à moi?… Quand Mina prit l'habit religieux, j'étais à côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de mariée lui allait à ravir, et qu'elle était calme! et avec quelle tendresse céleste elle nous parla!
Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'étant élevé contre la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de la journée, répondit en lisant cette partie d'une conférence de Lacordaire, où l'illustre dominicain prouve la divinité de Jésus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il demande, et dont tous les siècles lui apportent l'hommage. Maurice lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l'entendre encore quand il disait: «Il y a un homme dont l'amour garde la tombe.»
«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, d'un amour qui trouve en lui paix, l'honneur la joie et jusqu'à l'extase.»
Ô merveilleux Jésus, cela est vrai!