J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt, je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.

Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous serez toujours ma soeur chérie.

Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un sacrifice digne d'être offert à Dieu.

Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je accepter ce sacrifice?

Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus pour moi que de la pitié—et que j'aurais vite déchiré ce que je viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours.

Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant de mourir.

Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures!

Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure de l'indicible angoisse.

Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.

Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du sacrifice—à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir.