Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade, et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, leur sympathie profonde ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.

Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, comme les amis de Job, pleins de discours.

Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!

Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans ces beaux arbres que mon père a plantés.

Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez savoir qui je reçois, ce que je fais.

Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en faisant lire pour moi.

Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.

Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la cheminée.

Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne suis pas encore faite à la séparation sans retour.

Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, où il a voulu reposer à côté de ma mère.