—Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?
Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu
«Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»
Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.
Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix—la paix du coeur, en attendant la paix du tombeau.
4 juin.
Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des
Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!
Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.
—Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.
Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que je ne puis plus être aimée.
Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.