C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi, ordinairement, il était très sobre en caresses.

Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui devait peser.

Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais—pas même à son départ pour le Canada,—alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.

(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)

Mademoiselle,

Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque consolation!

Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse, d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie humaine.

Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât point!

Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier. Veuillez en disposer comme il vous plaira—et ne me refusez pas un souvenir quelquefois.

Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y laisse mourir.