Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que j'ai appris ce que je lui dois.

Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille dit-il, sa vie est déjà assez triste!»

Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament.

«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous humilier.» Et il a raison.

Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la joie de pouvoir donner souvent.

Que ne puis-je quelque chose pour vous, sa fille! On dit que vous avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, et que de fois j'ai pleuré sur vous!

Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.

Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»

Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de la Providence.

Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions!
À cette heure où tout échappe, que je serais riche!