M. L. m'a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre Mlle Désileux, et m'a raconté plusieurs traits qui prouvent également un désintéressement et une délicatesse bien rares.
«Soyez sûre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons toujours.»
Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand devoir!
J'étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, c'était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le malheur de lui avoir déplu.
22 juin.
Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai été voir la tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d'herbe. La maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence sépulcral qui régnait partout.
Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.
Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à Maurice, à ce qu'il éprouvera quand il reviendra à Valriant—car il y reviendra. C'est à lui que je laisserai ma maison.
Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, le silence profond. Cette maison, qu'il appelait son paradis, pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble? Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre dans ce morne silence?
Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher à ce fatal amour? Quoi! ni l'éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!…