Malheur à moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je l'aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.
24 juin.
De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et peut-être aussi celle du cimetière.
Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus qu'elle!
Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules? Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente! Ah! mon Dieu!
Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du monde ne peut faire soupçonner jusqu'où.
Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement mortel où elle resta plongée.
Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa maîtresse—ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que j'allais la voir paraître.
Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais», s'écriait-elle en couvrant son visage.
Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui reste.»