Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!
Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais!»
26 juin.
De ma visite aux Aulnets j'ai emporté Tout pour Jésus, livre bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon père!
«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je? miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible. Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance, elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour; ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même l'ombre du bonheur de cette âme.
Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!»
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.
Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et qu'elle a souffert!
C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie.