Après la mort de ma mère, il m'avait vouée à la Vierge, et d'aussi loin que je me rappelle j'ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu'à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à la sainte Vierge que je lui appartenais.

10 juillet.

Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»

Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»

—Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu.

L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près—et avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie.

J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances superstitieuses, le fils de tant de larmes disait: «Non, les morts ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante raison: «J'aurais revu ma mère.»

Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne m'avait plus.

Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours l'inexorable silence, le silence de la mort.

12 juillet.