Voilà donc les choses en règle. Elles répondoient surtout aux intentions de la ménagère du docteur Slop: mais ces précautions, quelque bien imaginées qu'elles fussent, n'étoient pas encore suffisantes pour remédier à des accidens qu'ils n'avoient prévus ni l'un ni l'autre. Obadiah partit. C'est alors qu'il s'aperçut que leur sagacité ne les avoit pas fait songer à tout. Les instrumens ne pouvoient pas sortir; cela étoit sûr. Mais libres dans le fond du sac, qui étoit devenu conique, ils ballotoient les uns contre les autres au plus léger trot du cheval, et c'étoit un tintement!… un cliquetis!… Le forceps, le tire-tête, le levier, la seringue, faisoient un bruit si effrayant, que le dieu de l'hymen lui-même se seroit enfui de peur, si, par hasard il eût rodé sur cette route. Obadiah accéléra bientôt sa marche, et du trot il passa au grand galop… Il avoit une femme et trois enfans. Le bruit étoit incroyable: mais la turpitude de la fornication, et les autres mauvaises conséquences politiques qu'il en pouvoit tirer ne lui vinrent pas seulement une fois à l'idée.—Cela fit cependant un effet prodigieux sur son esprit. Le poids lui parut énorme, et il ne lui fut bientôt plus possible de le supporter. Le tintamare étoit si violent, que le pauvre diable ne pouvoit pas s'entendre siffler lui-même.

CHAPITRE XIX.
Hélas! il n'est plus temps.

C'étoit là sa peine. Obadiah avoit une passion extrême pour la musique des instrumens à vent. L'harmonie des instrumens musicaux dont il étoit chargé, lui déplaisoit en proportion. Il s'arrêta donc tout court, et chercha dans son imagination s'il ne trouverait pas quelque moyen qui pût le faire jouir des agrémens de son instrument favori.

Il y a de certaines calamités dont on peut se tirer par le secours de petites cordes: alors rien n'est si prêt à entrer dans la tête d'un homme que le cordon de son chapeau. Cette philosophie est si près de la surface!… Je dédaignerois peut-être moi de l'y faire glisser.—Mais Obadiah étoit dans un cas mixte. Oui, monsieur, c'étoit-là sa situation. Elle étoit tout à-la-fois obstétricale, papisticale, équistricale et musicale. Il est permis dans ces sortes de cas de se servir du premier expédient qui se présente. C'est ce qu'Obadiah fit sans hésiter. Il défit le cordon de son chapeau, empoigna d'une main le sac et ses quilles, si l'on peut parler avec irrévérence des outils du docteur Slop, mit le bout du cordon entre ses dents, et lia le sac et les instrumens d'un bout à l'autre. Il lui fit faire tant de tours, il croisa tant de fois, il fit tant de nœuds, il les serra si fort, que quand le docteur Slop eût eu quelques fractions de la patience de Job, il les auroit perdues en voulant seulement en défaire un seul.—Je vous assure que ma mère auroit pu accoucher quatre fois avant que le sac verd eût été débarrassé de la moitié de ses entraves.—Pauvre Tristram! comme le sort t'a balloté! De combien de petits accidens il t'a rendu le jouet! Ah! s'il ne s'étoit pas fait un plaisir de te regarder comme l'objet de ses amusemens, je parierois cinq contre un que tes affaires seroient bien différentes! Du moins tu n'aurois pas été exposé aux humiliations qui t'ont accablé: ton nez auroit échappé aux revers sinistres qui l'ont mutilé.—Ta fortune et les occasions qui se sont si souvent présentées de la faire pendant le cours de ta vie, ne t'auroient pas manqué comme elles ont fait. Elles n'auroient pas fui de toi avec mépris. Tu n'aurois pas été forcé toi-même de les abandonner. Tristram, ô malheureux Tristram! Voilà ce que c'est que de n'avoir pas de nez. Mais où me laissai-je emporter? que fais-je? que dis-je? n'ai-je donc pas déjà décidé que je n'en parlerois point aux curieux, que je ne fusse dans ce monde? je ne veux point manquer de parole.—Cet événement ne tardera peut-être pas à se réaliser.

CHAPITRE XX.
Ce qui fixe nos idées.

Les grands esprits se rencontrent. Lisez surtout nos auteurs contemporains; vous les trouverez presque toujours avec ceux qui les ont précédés.—Mais ce n'est point de cela que je m'occupe.—Obadiah étoit arrivé. Il avoit déposé son sac verd et ses instrumens bien garottés dedans. Il avoit reçu la couronne que mon père lui avoit promise; mon oncle Tobie lui avoit aussi donné la sienne. Mais le docteur Slop n'avoit pas encore daigné jeter les yeux sur ce qu'il avoit apporté. L'idée ne lui en vint qu'au sujet de la dispute qu'il eut avec mon oncle Tobie et avec mon père, sur la préférence qu'il méritoit, disoit-il, qu'on lui donnât sur la vieille sage-femme. Alors la même pensée lui vint à l'esprit. «Parbleu! dit-il en lui-même, il faut rendre graces à Dieu de ce que madame Shandy nous donne du loisir.—Il se pourroit faire qu'on la portât sept fois sur le lit de misère avant qu'on eût seulement défait la moitié de ces nœuds.»

Cependant il faut distinguer. La pensée qu'eut ici le docteur Slop n'étoit point une de ces pensées fixes et déterminées qui viennent quelquefois tout-à-coup; la sienne flottoit dans son esprit sans voiles, sans lest et sans gouvernail, comme une simple proposition. Il y en a ainsi des millions qui chaque jour nagent tranquillement au milieu du fluide léger de l'entendement humain. Elles y restent dans l'inaction sans avancer, sans reculer, jusqu'à ce que le vent ou le tourbillon de quelque passion les fasse enfin dériver, et les pousse de quelque côté.

Un bruit soudain qui se fit entendre au-dessus de la salle autour du lit de ma mère, rendit ce service à la pensée ou à la proposition du docteur Slop. «Par tous les diables! s'écria-t-il, à moins que je me dépêche, ce que j'ai dit va sûrement arriver.»

CHAPITRE XXI.
Grand événement.

Mais ces nœuds!… Ne croyez pas, je vous prie, que j'aie entendu vous parler, dans tout ce que je vous ai dit, de cette espèce de nœuds que l'on connoît sous le nom de nœuds coulans. Ce que j'ai à dire des nœuds coulans dans le cours de ma vie, et de mes opinions, viendra beaucoup plus à propos lorsque je parlerai de la catastrophe qui arriva à mon grand oncle, M. Hammon Shandy, petit homme, fier, haut, turbulent, têtu, d'une imagination vive, ardente, et qui se jeta à corps perdu dans les affaires du duc de Montmouth.—Mon opinion sur ces sortes de nœuds se développera dans mon chapitre sur les nœuds en général. Les nœuds dont j'ai voulu parler ici, n'étoient ni de cette espèce, ni d'aucune autre qui fût facile à défaire.—C'étoient des nœuds d'une espèce diabolique, et tels enfin qu'Obadiah les savoit faire, et qu'il les avoit fait; c'est-à-dire, bona fide. Il en avoit fait un et même quelquefois deux à chaque rencontre des bouts du cordon, et les avoit entrelacés les uns dans les autres. Tous se tenoient. C'étoit plutôt un engrenage de nœuds, que des nœuds séparés.