Avec de pareils nœuds, et tant d'autres obstacles qui se rencontrent sur le chemin de la vie, un homme pressé prend tout d'un coup son parti. Il tire promptement son couteau de sa poche, et coupe tout net ce qui l'offusque. La conscience dicta un autre moyen au docteur Slop; le cordon n'étoit pas à lui, c'eût été faire du tort à quelqu'un; d'ailleurs, il étoit bon, c'eût été dommage de le couper.—Il appliqua donc ses dents à ce travail.—C'étoient-là ses instrumens de prédilection; il en faisoit le plus grand cas. Mais, malheureusement, il s'en servit si mal dans cette occasion, il trouva une telle résistance dans les nœuds, qu'il n'en avoit pas encore défait trois, qu'elles étoient toutes ébranlées. Diable! dit-il. Alors il essaya de faire faire cet ouvrage à ses doigts et à ses pouces, mais ses ongles en souffrirent encore bien plus vivement… Que la peste le crève! dit-il… Je n'en viendrai pas à bout.—
Cependant, le bruit redouble autour du lit de ma mère… «Je voudrois qu'il fût à tous les diables, dit le docteur Slop. Je ne déferai jamais ces nœuds.»—Ma mère jeta un cri perçant qui se fit entendre dans toute la maison. Jarni! dit le docteur Slop. Prêtez-moi votre couteau. Il faut bien enfin couper ces nœuds.
....... .......... ...
—Morbleu! Sambleu!—… Mais qu'avez-vous donc!… Ce que j'ai?… Ne le voyez-vous pas?… Et c'est à moi qu'il faut que cela arrive? A moi qui suis le seul accoucheur de tout le canton. Je me suis coupé le pouce jusqu'à l'os. Me voilà bien à présent! Cet accident va me ruiner. Je suis perdu.—Je voudrois que le diable l'eût emporté avec ses nœuds. L'animal!
Mon père avoit beaucoup d'amitié pour Obadiah, et ne pouvoit pas supporter aisément que le docteur Slop le traitât si mal.—Cependant, si cet accident du docteur Slop eût été toute autre chose qu'une simple coupure au pouce, mon père lui auroit passé son emportement; sa prudence eût triomphé.—Mais faire tant de bruit pour si peu! Mon père en fut choqué, et se détermina à s'en venger.
CHAPITRE XXII.
Consolation.
Il commença par plaindre le docteur Slop… «De petites imprécations, dit-il, pour de grandes choses, ne servent à rien. Elles ne font que diminuer la force et le courage dont nous avons besoin.»—Je l'avoue, répliqua le docteur Slop.—C'est jeter sa poudre aux moineaux contre le feu d'un bastion, dit mon oncle Tobie, en interrompant son air. Elles ne servent qu'à mettre les humeurs en mouvement, dit mon père, sans en dissiper l'acrimonie. Pour moi, je me suis rarement permis de jurer et de maudire; cela n'est bon à rien. Cependant, cela m'est arrivé quelquefois: mais alors j'ai toujours eu la présence d'esprit… Vous aviez raison, dit mon oncle Tobie… de ménager les choses de manière qu'elles répondissent à mon but; c'est-à-dire, que je ne jurois précisément qu'autant qu'il falloit pour dissiper la cause qui m'obligeoit à me servir de ce remède.—Un homme sage devroit toujours avoir l'attention d'en peser la dose sur le besoin qu'il en a, et dans une proportion exacte avec la révolution qu'il éprouve dans ses humeurs, et selon qu'il a été plus ou moins affecté de l'injure qu'il a reçue, et de l'intention qu'on a eue en lui faisant injure.
Les injures, dit mon oncle Tobie, ne partent que du cœur.
C'est pour cela, continua mon père, avec la gravité de Miguel de Cervantes, que j'ai toujours eu la plus grande vénération pour un grand homme, docteur Slop, que vous ne connoissez pas, et qui, dans la défiance qu'il avoit de sa propre discrétion sur ce point, écrivit à son loisir une espèce de dispensaire à ce sujet.—Il y indiqua toutes les espèces de juremens, d'imprécations, de malédictions, dont on pouvoit faire usage dans les circonstances, depuis la plus légère provocation jusqu'à la plus vive qu'on pût exciter.—Dès qu'il l'eut fait, revu, corrigé et augmenté, il en déposa le cahier sur une des tablettes de sa cheminée, à une hauteur où il pouvoit facilement atteindre, afin de le pouvoir toujours consulter au besoin.
—Bon, bon! dit le docteur Slop, une pareille chose n'est jamais venue à l'idée de personne, et elle a encore été moins exécutée.