Si la chose n'est pas déjà faite, puisse le dispensateur suprême de l'esprit et du jugement, et de tout ce qui les accompagne, la mémoire, le génie, l'imagination, l'éloquence, la vivacité, le feu, l'enthousiasme, la précision, la clarté, déployer ses largesses sur chacun de nous. Puisse-t-il les verser sans mesure dans les réceptacles de notre cerveau, jusqu'à ce que la plus petite cavité, le vaisseau le plus délié en soient remplis, comblés, saturés! Puisse-t-il tout donner, et l'écume, et la lie, et les sédimens, et les précipités, et tout! Je ne voudrois pas qu'il y en eût la moindre parcelle perdue. C'est ce que je vous souhaite, et à moi aussi, amen, amen, amen.

Bon Dieu! que ne ferois-je point alors? quelle entreprise littéraire seroit au-dessus de mes forces! que d'ouvrages admirables sortiroient de mes mains! et combien n'en sortiroit-il pas des vôtres? que de sensations agréables! mes esprits en seroient ranimés. Quels charmes! quelles délices! le doux chatouillement! et vous, mes bons amis, avec quel ravissement ne vous asseyeriez-vous pas ou pour lire, ou pour écouter! que de brouhahas au théâtre et dans les salles d'académie! on y hausse à présent les épaules; on seroit dans l'extase. Mais, juste ciel! que sens-je? ah! c'en est trop. Je pâme, je tombe en syncope à la vue de ces grandes idées. Elles vont au-delà du pouvoir et des bornes de la nature même des choses. De grâce! ne m'abandonnez pas dans ce délire; tenez-moi. Je sens que les fibres trop tendues de mon cerveau se rompent, il se remplit de vertiges, mes esprits se dissipent, mes yeux se couvrent. Tout s'éteint. Je meurs… je finis… Au secours, au secours, à moi! grâces au ciel, je reprends mes sens, et peu-à-peu je redeviens quelque chose. Cela va toujours mieux, et j'en conçois, pour premier augure, que nous continuerons d'être tous des esprits rares et sublimes.—O bonheur!

Mais en est-il de parfait? j'entrevois mille choses qui viendront l'altérer. Avec tant d'esprit, nous ne pourrons jamais être d'accord un jour entier. On ne verra que satyres, que sarcasmes. La critique sera déchirante. Les railleries, les propos, les épigrammes, les ripostes, les pointes s'aiguiseront et voleront de tous côtés. La jalousie, l'envie, décocheront leurs traits les plus aigus… Chastes étoiles! les égratignures les plus légères deviendront des blessures envenimées et profondes.

Heureusement que j'ai demandé en même temps, que nous fussions des gens sages, d'un jugement sain, d'un sens rassis. J'ai beaucoup de confiance dans ce corrosif. Nous nous détesterons: nous serons polis, honnêtes; le lait et le miel couleront de nos lèvres. Une écorce d'amitié couvrira les haines, la calomnie s'enveloppera des voiles de la candeur. On aura l'air de passer ses jours dans une seconde terre promise. On se fera un paradis de ce bonheur factice; et à tout prendre, on croira que les choses seront assez bien ainsi.

Mais ce qui me pique, ce qui me chagrine en ce moment, c'est l'embarras où je me trouve pour réduire à son point précis, ce que je viens d'examiner. Vous le savez, monsieur. Ces émanations célestes, ces influences précieuses d'esprit et de jugement que je vous ai si généreusement souhaitées, et que je ne voudrois pas non plus qui me fussent épargnées, ne sont pas prodiguées dans ce monde. Elles ne circulent qu'en atômes déliés qui semblent se perdre dans l'immensité des espaces; et il n'y en a qu'un certain quantum qui se condense, de temps en temps, dans quelque coin de l'univers, et qui est destiné à l'usage et à l'utilité de tout le genre humain. La terre en a sa petite portion qui s'y arrête. Là, après avoir éclairé certains peuples, elles se subtilisent, s'évaporent, se filtrent, flottent dans le vague des airs, se condensent de nouveau, et retombent sur quelqu'autre coin du globe qui étoit resté inculte et désert.—

Voyez un peu la nouvelle Zemble, la Laponie septentrionale, et toutes ces froides et horribles contrées qui sont situées sous les cercles arctiques et antarctiques. Examinez-en les habitans. L'emploi habituel d'un homme pendant neuf mois entiers de l'année, est de se tapir dans le compas étroit de la caverne que la nature lui a creusée. Ses esprits comprimés et resserrés sont presque réduits à rien; ses passions sont aussi froides que la zône elle-même: il ne respire qu'à peine. Par tout là, la plus petite fraction possible de jugement est suffisante. Il y en a assez pour toutes les affaires… Et d'esprit? l'épargne en est totale et absolue. Ils n'en ont pas besoin d'une seule étincelle, et il n'y en a pas une seule étincelle donnée. Anges et ministres de la grâce, puissances célestes, protégez-nous! quelle horreur ne seroit-ce pas, si ces nations avoient un royaume à gouverner, une bataille à livrer à des ennemis redoutables, un traité à faire, et seulement quelque chapitre de moines à tenir? Et si du peuple on descend à chaque individu, quel est celui qui pourroit se flatter du moindre succès avec aussi peu d'esprit et de jugement? de placer un protégé? de maquignonner un mariage? d'écrire un livre, à moins qu'il ne l'écrivît comme on a fait à présent? mais éloignons nous de ces tristes régions, et revenons vers le midi. Fort bien! nous voilà en Norwège. Quel pays encore! comment franchir ces montagnes de glace et de neige qui la séparent de la Suède? mais ne songeons point aux obstacles. Marchons, grimpons, hissons-nous. Courage! nous voilà au sommet, et j'apperçois la patrie des Vasa. Parcourons-là. Bon! nous avons déjà traversé cette petite province triangulaire de l'Angermanie. Oh! oh! le lac de Bothnie? Comme nous avançons! Côtoyons-en les bords verds: la Carélie; à merveille! Poursuivons. Il ne vous en coûtera guère plus de parcourir les pays qui bordent le golfe de Finlande, de voir Pétersbourg. Mais est-ce là que nous bornerions notre course? non pas, s'il vous plaît. Continuons, enfonçons-nous dans toutes les parties septentrionales de ce vaste empire, et marchons jusqu'à ce que nous ayons atteint le cœur de la Russie et de la Tartarie asiatique. Prenons garde seulement d'aller nous perdre dans les déserts de la Sibérie. Ce n'est pas pour voir une terre aride et inculte que des hommes, qui se piquent d'avoir une ame, doivent voyager.

Nous sommes au bout de notre course. Eh bien! monsieur, qu'avons-nous? dès que nous avons quitté les cavernes affreuses des pôles, nous avons commencé à nous appercevoir que les peuples se civilisoient par des nuances presque insensibles. A mesure que nous avons avancé, nous avons trouvé une certaine lueur d'esprit qui fortifioit de plus en plus, une espèce de jugement local et économique. Ils n'en ont pas plus qu'il ne faut; mais ils en ont assez. La dose est proportionnée à leurs besoins, à leur situation, à leur climat. S'ils en avoient davantage, peut-être détruiroient-ils l'équilibre qui règne entre eux.

Mais, monsieur, je vous ramène dans cette île qui nous est si chère, dans ce pays qui est plus chaud, plus riant, plus fertile, où la source, ou plutôt les torrens de notre sang et de nos humeurs, coulent avec rapidité, bouillonnent et s'élèvent avec plus de force; où l'ambition nous tyrannise; où l'orgueil nous inspire une si haute opinion de nous-mêmes, et tant de mépris pour les autres; où l'envie nous dévore, où les richesses ont multiplié nos besoins, où nous nous abandonnons, sans rougir, au libertinage, à la débauche, où mille passions basses et honteuses se disputent l'empire de notre raison. Vous le voyez, monsieur, l'élévation de notre esprit, et la profondeur de notre jugement, sont proportionnées aux besoins que nous en avons. Il y en a parmi nous une circulation si active, un flux et reflux si rapides, que je ne crois pas que nous puissions nous plaindre de notre partage.

Avouons pourtant une chose; car il faut convenir de tout. Notre air qui souffle dix fois par jour le froid et le chaud, le sec et l'humide, influe beaucoup sur ces précieuses facultés. Nous ne les avons pas toujours d'une manière bien uniforme et bien constante. Il se passe quelquefois un demi-siècle sans qu'on les voie dominer parmi nous. Les petits canaux semblent s'en arrêter, jusqu'à ce qu'enfin la grande écluse qui les captive, s'ouvre et les laisse couler à grands flots comme des torrens. On croiroit qu'ils ne doivent jamais tarir. Alors, soit que nous écrivions, ou que nous combattions, nous chassons tout l'univers devant nous. Je ne suis malheureusement pas prophète, et je ne puis prédire le retour de cette gloire.

Voilà mes observations, et c'est par-là, c'est par cette manière prudente de raisonner, par cette analogie, par cet enchaînement, cet engrainage de choses et d'argumens que Suidas appelle induction dialectique, que je soutiens ici que mon opinion est la plus vraie.