J'en connois cependant beaucoup qui usurpent cette idée d'eux-mêmes, et qui veulent faire croire aux autres qu'elle est juste. C'est la plupart des hommes à larges perruques… Ce sont ceux qui ont la cruelle démangeaison de placer en ligne droite de grands mots obscurs l'un après l'autre. Que de vide sous ces cheveux artificiels! que de fatras dans ces vains et volumineux écrits? mais ne disons mot de tous ces gens-là: le royaume des cieux leur est dévolu à double titre.
CHAPITRE XL.
Je rentrerai bientôt dans la carrière.
Il y avoit plus de dix ans que mon père prenoit chaque jour la résolution de les faire raccommoder. Cependant ils ne l'étoient pas encore. Ce n'est peut-être que dans notre famille que l'on trouvoit de ces singularités; un autre n'auroit peut-être pas supporté ce désagrément pendant une heure: ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que mon père n'étoit jamais plus énergique dans ses plaintes, que quand il entendoit les gonds de la porte crier.—Mais sa rhétorique et sa conduite étoient perpétuellement en contradictions sur ce point. Jamais on n'ouvroit la porte de la salle que sa philosophie et ses principes n'en fussent la victime. Trois gouttes d'huile étendues avec une plume et quelques coups de marteau, eussent sauvé son honneur pour jamais…
Que l'homme est inconséquent! il languit sans cesse sous des peines qu'il est dans son pouvoir d'écarter. Toute sa vie est en contradiction avec ses connoissances. Sa raison, ce précieux don de la Divinité, au lieu de verser de l'huile sur ses blessures, ne sert qu'à irriter sa sensibilité, qu'à multiplier ses peines, qu'à le rendre plus mélancolique, et qu'à lui faire supporter ses chagrins avec plus de difficulté. Malheureux mortel! infortunée créature! pourquoi agis-tu ainsi? n'y-a-t-il donc pas assez dans cette vie de causes nécessaires à ton extrême misère, sans y ajouter volontairement de nouvelles peines? tu t'irrites, tu te roidis contre des maux que tu ne peux éviter, et tu te soumets à d'autres qu'il seroit facile d'éloigner!…
Mais on trouvera apparemment quelque jour trois ou quatre gouttes d'huile et un marteau dans le château de Shandy, et je ne désespère pas que les gonds de la porte ne soient accommodés sous ce règne.
CHAPITRE XLI.
M'y voilà.
Le caporal Trim ne perdoit pas un moment: ses deux mortiers avançoient avec rapidité. Il les acheva. Enchanté de son ouvrage, et persuadé qu'il feroit le plus grand plaisir à mon oncle Tobie de les lui montrer, il ne put résister au désir de les porter tout de suite dans la salle.—
CHAPITRE XLII.
Emportement de mon Père.
Trim entra doucement, il n'y auroit point eu d'inconvénient si la porte de la salle se fût ouverte et eût légérement tourné sur ses gonds comme une porte doit faire.—Dès qu'il s'aperçut que mon père et mon oncle Tobie étoient endormis, son respect étoit tel qu'il voulut se retirer dans le silence, et les laisser dans leur chaise à bras, rêvant aussi agréablement qu'il les avoit trouvés.—Mais la chose étoit, moralement parlant, absolument impraticable. Depuis le temps que les gonds de la porte étoient dans le désordre, un des plus grands désagrémens qu'essuyoit mon père, étoit qu'il ne s'étoit jamais étendu dans sa chaise pour prendre sa méridienne, que la pensée d'être inévitablement éveillé par la première personne qui ouvriroit la porte, étoit toujours la pensée qui dominoit dans son imagination. Elle se glissoit entre lui et le premier présage balsamique de son repos, et lui en déroboit presque toutes les douceurs.—
Quand une porte tourne sur de mauvais gonds, cela peut-il être autrement.