Ciel! quel désordre! quel bouleversement! quelle confusion! quelle méprise!

Mais quel autre tableau! qu'il est affreux! On ne jette les yeux qu'avec une douleur mêlée d'effroi sur ce malheureux, qu'une troupe de gens de robe entourent, et qui, sur la délation d'un scélérat, travaillent comme des forçats à lui imputer un crime qu'il n'a pas commis. O justice! tu frémis de voir tes oracles plus occupés à chercher un coupable, qu'à démasquer le fourbe et le calomniateur qui persécutent l'innocence! on diroit que les lois, qui devroient faire la paix et la sûreté du genre humain, n'ont été imaginées que pour son tourment et sa destruction.

Quelle frêlonnière d'insectes voraces bourdonne dans cette autre salle odieuse! de qui conjurent-ils la ruine! dans quelle ruche abondante cet essaim destructeur va-t-il porter la désolation?… il a pris son vol: rien ne l'arrête. Une guêpe affamée est intrépide; un procureur n'est pas moins hardi. Il fond sur sa proie, et ne la quitte que quand il l'a dévorée. Puisse le ciel bienfaisant susciter quelque génie assez ferme, assez éclairé, pour mettre un frein à cette rapacité! ce seroit une des plus grandes faveurs de l'autorité législative.

Mais voici bien une autre réforme à faire? chut! et qu'allois-je dire! le clergé! oh! ce n'est pas moi qui m'y jouerai. Non, non. Je n'en ai pas la moindre envie; et puis, quand ce seroit mon intention, oserois-je parler sur un sujet aussi grave, avec des nerfs aussi débiles, une vue aussi courte, et des esprits qui ont si peu de vigueur? je le répéte, je n'en ferai rien. D'ailleurs la gaieté de mon caractère, mon état, ma manière de vivre, ma façon de penser, mon goût, mon tempérament, ne me permettent pas de m'appésantir sur un sujet qui est si capable d'attrister, et qui, de quel côté qu'on l'examine, ne présente dans tous les âges que des choses mélancoliques. Quoi donc? il faudroit que je gémisse à chaque mot? je m'exposerois à cette affection douloureuse? baissons plutôt la toile, et vive la joie!

Tâchons surtout d'avoir assez d'esprit et de jugement pour bien conduire notre barque dans ce monde, et vive la joie!

Ayons-en assez pour voir bien des sottises sans murmure, pour nous guérir de la curiosité de lire tous les livres qu'on imprime, si ce n'est celui-ci, et vive la joie!

Souhaitons-en singulièrement pour nous préserver des tours de passe-passe des procureurs, et qu'ils meurent, s'il se peut d'inanition! ainsi soit-il.

J'ai lu, car que n'ai-je pas lu? j'ai lu les écrits de je ne sais quel philosophe moderne, ce qui suppose du courage, et j'y ai trouvé que l'homme qui avoit le moins d'esprit étoit celui qui passoit pour avoir le plus de jugement. Le croira qui voudra. Ce n'est pas moi. Il a pris un simple rapport pour une vérité absolue, et il y en a cent autres qui passent pour être tout aussi vrais, et qui sont tout aussi faux.

Un autre (et celui-là est un encyclopédiste, dans tout le volumineux de l'in-folio) a dit qu'un homme étoit assez bien quand il avoit du jugement sans esprit, et de l'esprit sans jugement. Je ne voudrois certainement point ressembler à ce nouveau sage. Il me sembleroit pour avoir seulement dit cela, que je n'aurois ni jugement, ni esprit; je croirois avoir dit la plus lourde de toutes les sottises.

Est-il possible qu'on nous berce de pareilles absurdités? ma pantoufle a plus de génie, et ma chaise raisonneroit avec plus de justesse. Celle qui me porte en ce moment, est ornée de deux jolies pommettes, faites au tour. Elles sont fichées dans les montants par une cheville qui les y joint avec précision, et qu'on ôte et qu'on remet à volonté. Lorsqu'elles y sont toutes deux, ma chaise a un air d'élégance qui plaît. Ce sont les deux parties les plus élevées de toute la machine. C'est ce qu'il y a de plus frappant. Mais j'ôte une de mes deux boules, il n'importe laquelle, et je regarde. A-t-on jamais rien vu d'aussi ridicule que l'est ma chaise en ce moment? un philosophe écourté, à qui l'on auroit coupé une oreille pour récompense de ses bonnes instructions, ne le seroit pas plus. Mes deux boules étoient bien mieux ensemble. Nécessaires l'une et l'autre à l'ornement de ma chaise, il y avoit une certaine harmonie entre elles, une certaine correspondance qui faisoit tout leur agrément. C'est ainsi que l'esprit et le jugement sont les plus beaux ornemens de l'homme. Ce sont ceux dont il a le plus grand besoin. Otez l'un, et voyez quel est l'autre. J'aimerois presque autant que ma chaise fût privée de ses deux pommettes, que de n'en avoir qu'une seule. Un homme d'esprit sans jugement n'est qu'un sot; et avec du jugement sans esprit, c'est une espèce d'animal stupide. Le jugement n'est autre chose qu'une heureuse modification de l'esprit. Mais si l'on veut absolument qu'ils soient différens l'un de l'autre, au moins faut-il convenir qu'ils doivent aller de pair pour qu'un homme puisse se flatter d'avoir quelque mérite.