La collection de mon père n'étoit pas nombreuse; mais en revanche elle étoit très-curieuse. C'est annoncer qu'il avoit mis beaucoup de temps à la faire, et qu'il y avoit employé beaucoup d'argent.—Le hasard lui avoit pourtant fait trouver de temps en temps quelques bons marchés. Celui dont il s'applaudissoit le plus, étoit de s'être procuré presque pour rien le fameux soliloque de Bruscambille sur les longs nez. Il ne lui en avoit coûté que trois guinées, et il n'y avoit pas alors trois soliloques de Bruscambille dans toute la chrétienté.—Mon père jeta les trois guinées sur le comptoir du libraire, avec la promptitude d'un homme qui croit avoir fait la meilleure emplette possible. Il serra le livre dans son sein, et ne fit qu'une course de chez le libraire chez lui, pour y déposer un trésor aussi précieux: arrivé-là, oh! quel plaisir! quel plaisir! Bruscambille étoit ses délices. Il l'ouvroit, le fermoit, le regardoit! Vous vous souvenez, cher lecteur, des doux momens que vous passiez avec votre première maîtresse. Vous étiez dans un enchantement continuel. Ainsi étoit mon père. Mais ses yeux étoient plus grands que ses désirs, son zèle plus grand que ses connoissances, et son délire se calma, et ses affections se réfroidirent en se divisant. La plus heureuse des sultanes ne tarde point à être confondue parmi les autres beautés du sérail. C'est ce qu'éprouva Bruscambille. Mon père meubla ses tablettes de Prignitz, d'André Scroderus, d'Ambroise Paré, des conférences de Bouchet. Enfin il se procura le grand, le savant Hafen-Slawkembergius, dont j'ai tant à parler. Que pouvoit espérer Bruscambille au milieu d'une si brillante compagnie? un coup-d'œil tout au plus.

CHAPITRE LX.
Prenez-y garde.

C'est dans cette source précieuse que mon père puisoit tous les argumens qui pouvoient favoriser ses idées; mais de tous les traités qu'il avoit lus et relus, il n'y en avoit point qui lui eût causé d'abord plus de peine que le célèbre colloque d'entre Pamphagus et Coclès, écrit par la chaste plume du grand et vénérable Erasme. Il rouloit tout entier sur la variété des longs nez, sur leur utilité, sur la manière de les mettre à profit, sur le temps d'en faire usage; le style tant soit peu bigarré de ce célèbre écrivain déconcertoit de temps en temps mon père, et lui faisoit prendre une chose pour l'autre.

Et vous, à qui Satan voudroit faire niche, prenez garde, en lisant ce chapitre, que l'auteur de tout mal ne vous jette à califourchon, jambe deçà, jambe delà, sur quelque coursier rapide qui emporte trop loin votre imagination. Il ne faut qu'une gambade de côté, pour vous précipiter dans quelque abyme. Un rayon de soleil trop vif flétrit ainsi la plus belle fleur.

CHAPITRE LXI.
Mon père se brouille avec Erasme.

Ecoutez, frère Tobie, disoit mon père en lisant son Erasme: voici ce que dit Pamphagus: nihil me pœnitet hujus nasi, et voici ce que lui répond Coclès: nec est cur pœniteat. Que dites-vous de cela? moi? rien. Et moi je suis piqué de ce qu'une aussi excellente plume se soit bornée à n'exposer qu'un fait tout nu, sans y ajouter la moindre chose. Ce qui fâchoit mon père, c'est qu'Erasme ne l'eût pas orné de quelques-unes de ces subtilités spéculatives et ambiguës dont on entoure les argumens, et que le ciel a si abondamment prodiguées à l'esprit humain, soit pour l'animer à la recherche de la vérité, soit pour l'exciter à combattre pour elle.—Il auroit volontiers dit que l'auteur n'étoit qu'un sot, si ce n'eût pas été Erasme; Erasme, qui, s'étant présenté au chancelier Morus sans se nommer, lui causa une telle surprise par les charmes de sa conversation, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier: vous êtes Erasme ou le diable. Soyons plus sages, dit mon père. Sa sagesse fut de lire et de relire avec une application infatigable l'ouvrage dont il se plaignoit, et qu'il croyoit ne pas entendre. Il se roidit contre les difficultés. Chaque mot, chaque syllabe étoit un objet d'étude pour tâcher d'en pénétrer le vrai sens, ou d'en faire une exacte interprétation. Hélas! cette obstination ne lui servit à rien. Les expressions se refusoient aux idées, et les idées ne s'accordoient point aux expressions. Cependant, disoit-il, l'auteur a certainement eu de l'intention. Les termes dont il s'est servi couvrent quelque chose qu'il a voulu cacher. Mais pourquoi, dit mon oncle, lui prêter des desseins différens de ce qu'il exprime? Les hommes célèbres, frère Tobie, répliquoit mon père, ne s'amusent pas à faire des dialogues sur la longueur du nez et sur tout autre sujet, sans quelque motif particulier. Celui-ci n'est sûrement qu'une allégorie, et j'en découvrirai le sens mystique, ou je ne pourrai. Voyons, lisons. Mon père lut. Fort bien! voilà de très-bons détails; mais à quoi bon ceci? qui est-ce qui ne connoît pas les propriétés nautoniques du nez? Erasme pouvoit bien nous en épargner le détail. Oh! oh! il prétend qu'on peut en guise de soufflet, l'appliquer ad excitandum focum. Je ne lui soupçonnois pas cette utilité domestique. Il a raison, j'en juge par la sensation que j'éprouve sur ma main. Mais quel plaisir, frère! m'y voici, à cela près d'un mot, je conçois tout ce qu'Erasme a voulu rendre mystérieux. Eh bien! dit mon oncle, réjouissez-vous de la découverte; elle n'est pas faite, dit mon père, puisqu'il y manque quelque chose; mais on peut aider à la lettre. Je n'aime pas ces torquets, reprit mon oncle. Ni moi, dit mon père, en mordant ses lèvres et en mettant ses lunettes. Au diable soit le dialogue! et il le déchira du livre avec une sorte de colère.

CHAPITRE LXII.
Il se console avec Slawkembergius.

Slawkembergius fut sa ressource, et quel homme! il avoit analysé toutes mes disgraces. Il avoit mélancoliquement prédit tous les revers qui, à chaque époque de ma vie, devoient assaillir mon existence; il en avoit développé les causes. Il les avoit attribuées à la mal-adresse du docteur Slop, à la forme applatie, que le tranchant fatal de son forceps avoit donnée au malheureux nez que je porte, et que je porterai jusqu'à la fin de mes jours. Mon père n'avoit fait qu'une attention médiocre à toutes ces circonstances; mais l'événement les lui avoit si vivement retracées, que Slawkembergius devint pour lui l'écrivain le plus imposant qu'il eût jamais lu. Par quelle secrète impulsion avoit-il prévu toutes ces choses? d'où lui venoient-elles? comment ses oreilles en avoient-elles été frappées? qu'est-ce qui avoit pu l'assurer qu'elles arriveroient? il y avoit alors quatre-vingt dix ans qu'une tombe couvroit les cendres de Slawkembergius, et mon père ne pouvoit faire que des conjectures sur la manière dont ces événemens futurs avoient pu se glisser dans le sensorium de cet homme divin.

Son caractère se décéloit par ses ouvrages. Gai, jovial, on voit qu'il jouoit sur les mots. Il donne lui-même une idée des motifs qui l'avoient déterminé à écrire, et à passer plusieurs années de sa vie sur le sujet dont il parle. C'est ce qu'on voit à la fin de son prolégomène, que le relieur, par parenthèse, a mal-adroitement placé entre la table de son livre et le livre lui-même, au lieu de le mettre au commencement; mais il se fait tant de choses à rebours dans ce monde, que cette ineptie ne doit pas être tirée à conséquence. Slawkembergius informe donc ses curieux lecteurs, que depuis qu'il étoit arrivé à l'âge de discernement, et qu'il pouvoit s'asseoir tranquillement pour considérer en lui-même ce qu'étoit le véritable état de l'homme, et distinguer la principale fin de son être… ou pour accourcir ma traduction; car le livre de Slawkembergius est comme de raison écrit en latin, avec la prolixité des auteurs modernes qui écrivent en cette langue; Slawkembergius assure que depuis le temps qu'il fit usage de toute sa sagacité pour approfondir cette matière, il n'y conçut rien, ou plutôt qu'il ne savoit ce que c'étoit. Il ajoute que le seul fruit de tant d'application, fut de remarquer que ceux qui avoient entrepris jusques-là d'écrire sur le point capital dont Erasme avoit fait depuis le sujet principal d'un de ses dialogues, s'en étoient acquittés si mollement, qu'à peine ils méritoient d'être lus. Je me sentis alors, dit-il, si vivement aiguillonné, que je ne pus résister à cette impulsion. J'entrepris de m'égayer sur cette matière.

Et il faut l'avouer, Slawkembergius n'entra dans la lice qu'avec une plus forte lance, et que pour parcourir une plus vaste carrière que tous ceux qui l'avoient précédé. Si jamais on élève quelque monument pour placer les statues des grands hommes, la sienne en fera le principal ornement. On la mettra dans la niche la plus apparente au moins, comme le prototype de tous les écrivains volumineux qui doivent servir de modèle. Il a épuisé son sujet. Chaque chose y est pesée, discutée, examinée, éclaircie avec la plus grande précision. Il y a jeté tout ce que les sciences les plus profondes avoient d'intéressant, tout ce que les connoissances agréables avoient de plus piquant. Il n'a cessé de comparer, de compiler, de piller, de glaner. Son ouvrage est une riche collection de tout ce qui a été dit, écrit ou discuté dans les écoles, ou sous les portiques des savans de tous les âges et de tous les peuples. C'est un recueil entièrement achevé, un code, un digeste de tout ce qu'un homme, qui se pique de curiosité, peut désirer de savoir sur les nez, de quelque forme et de quelque couleur qu'ils soient.