On conçoit aisément qu'il est fort peu nécessaire que je parle des autres livres qui composoient la bibliothèque de mon père. Je ne dirai donc rien de Prignitz, d'André Scroderus, d'Ambroise Paré, de leurs querelles, de leurs disputes, de l'intérêt que mon père prit à leurs discussions, du jugement qu'il en porta. J'ai bien d'autres choses à faire. N'ai-je pas promis d'éclaircir une foule de difficultés qui se sont présentées? n'est-il pas survenu depuis mille chagrins domestiques qu'il faut que je dissipe? une vache inconsidérée a porté le désordre dans les fortifications de mon oncle Tobie. Elle a mangé deux rations et demie d'herbe, et arraché le gazon qui tapissoit ses glacis, ses ouvrages à cornes et son chemin couvert. Trim veut qu'elle passe au conseil de guerre, et qu'elle soit fusillée. Il faut pour le moins crucifier le docteur Slop. Je serai moi-même Tristramisé; je deviendrai le martyr de mon baptême. Pauvre diable que nous sommes! ne va-t-on pas aussi m'emmailloter? mais je n'ai point de temps à perdre ici en exclamations. J'ai laissé mon père étendu tout à travers de son lit. J'ai laissé mon oncle Tobie assis à côté de lui dans une vieille chaise de tapisserie frangée. J'ai promis de revenir à eux dans une demi-heure, et voilà plus de cinquante minutes qu'ils sont là dans la même attitude. Heureusement qu'ils ont besoin de repos! je puis encore les y laisser l'un et l'autre. Je puis même, madame, vous procurer pendant ce temps la lecture d'un des ouvrages les plus agréables de Slawkembergius. Mon père l'avoit traduit. C'est un conte: je ne suis pas un des dévots de Slawkembergius, comme étoit mon père. Mais malgré cela, je suis d'opinion que ces contes méritent qu'on les lise. Quoiqu'il fût allemand, il n'est pas sans imagination, il les a divisés par décades, et chaque décade contient dix contes. La morale n'est pas bâtie sur des contes, et l'on peut certainement reprocher un tort à Slawkembergius, celui de les avoir annoncés sur ce ton dans le monde. On voit dans le plus grand nombre qu'il a plus fait d'efforts pour amuser que pour instruire, et il y a communément mal réussi; mais il faut avouer qu'il n'a pas toujours été le maître de ses sujets. Son but, en faisant ces bagatelles, a été de saisir des faits qui rentrassent dans son ouvrage principal. C'en est une espèce de supplément. Mais lisez, madame, et vous en jugerez.

CHAPITRE LXIII.
La prise de Strasbourg, conte.

On respiroit la fraîcheur délicieuse d'une des plus belles soirées du mois d'août, lorsqu'un étranger, monté sur une mule, entra dans la ville de Strasbourg. Il portoit en croupe une petite valise qui renfermoit quelques chemises, une paire de souliers de maroquin, et une culotte de satin cramoisi; c'étoit-là tout son bagage. Alte-là, lui dit le soldat qui montoit la garde à la porte: d'où venez-vous? où allez-vous?—D'où je viens, mon ami? connois-tu le Cap des Nez? eh bien! c'est de-là que je viens, et je vais à Francfort. Je repasserai ici dans un mois, pour aller sur les frontières de la Tartarie-Crimée. La sentinelle leva les yeux sur l'étranger, et le regarda fixement: je n'avois jamais vu un pareil nez!…—Tu t'étonnes! va, il m'a procuré d'heureux hasards. Je le crois, dit la sentinelle… Je t'en souhaite autant.

Tout en disant cela, le cavalier, en dégageant son poignet d'un ruban noir où pendoit un court cimeterre, coula légèrement un florin dans la main de la sentinelle. Je suis fâché, dit le soldat à un petit tambour bancroche, qui étoit présent, que ce galant homme ait perdu le fourreau de son sabre. Il lui en faut un absolument, et l'on est si mal-adroit! Je n'en ai pas besoin, reprit l'étranger, dont la mule alloit si doucement qu'il avoit tout entendu.

Je porte mon cimeterre nu, dit-il en le levant en l'air, pour qu'il soit plutôt prêt à défendre mon nez.

Ma foi, il en vaut bien la peine, dit la sentinelle.

Fi donc, reprit le petit tambour bancroche, ne vois-tu pas que c'est un nez de carton?

A d'autres, répliqua la sentinelle; c'est parbleu un nez comme le mien, excepté qu'il est six fois plus gros.

Mais je l'entends qui craque, dit le petit tambour bancroche.

Et moi, je le vois qui rougit, dit la sentinelle.