Mais mon père n'étoit pas de même. Imbu de toutes les notions qu'on pouvoit avoir sur le siége de l'ame, il se fraya une route particulière à travers les opinions de tous les philosophes ses devanciers.—Il s'y enfonça tellement, qu'il en résulta, sur ce point, un nouveau système shandyen.—
N'allez pas, je vous prie, vous imaginer que ce fût quelque chose de hasardé.—Non, non. Mon père appuyoit ce système sur la plus forte base.
Soit que la subtilité, la finesse, la délicatesse de l'ame dépendît du degré de température, de fluidité, de transparence de la liqueur de Borry, ou de la contexture fine et déliée du cerveau, cela étoit égal; le système n'en étoit pas moins solide.
Qu'étoit-ce donc? Mon père, comme on le sait déjà, croyoit qu'il ne falloit rien négliger dans l'action même de la propagation de chaque individu de l'espèce humaine. Elle exigeoit, selon lui, autant de réflexions qu'on y en met peu. On ne pouvoit y apporter trop de soins, trop d'attention.—C'étoit-là le fondement de cette incompréhensible texture qui recèle la mémoire, l'esprit, l'imagination, l'éloquence, et tout ce que l'on conçoit sous le nom de talens.—Venoit ensuite l'influence des noms de baptême. Après ces deux causes primitives, qui dirigeoient tout ce qui arrive à l'homme pendant sa vie, il en venoit une troisième. C'étoit celle que les logiciens appellent sine quâ non; ce qui vouloit dire en anglois, en françois, en basque, et dans toutes les langues du monde, que l'action de la propagation ne signifioit absolument rien sans cela.—Enfin, pour qu'on le sache, cette troisième cause exclusive étoit la conservation intacte de cette toile si fine, si déliée, si délicate… Et comment faire pour qu'elle ne fût point endommagée par la compression violente que souffroit la tête, par la sotte méthode que l'on avoit de nous introduire dans ce monde la tête la première?
—Ceci exige de l'explication.—
CHAPITRE VI.
Cela est vrai.
Mon père lisoit toutes sortes de livres; c'est la manie de presque tous ceux qui aiment à lire. En lisant un jour celui de partu difficili, publié par Adrien Smelvogt, et que je ne connois guère, il tomba sur un calcul qui lui frappa l'esprit.—C'est que la tête, tendre, molle, flexible d'un enfant, au moment de l'accouchement, étoit accablée par la violence des efforts de la femme, d'un poids de quatre cent soixante-dix livres, qui agissoit perpendiculairement et sans obstacle.—Les os du crâne n'ayant point encore de consistance assez solide, cédoient à ce fardeau énorme; et c'est pourquoi de cinquante enfans qui naissoient, il y en avoit quarante-neuf dont la tête comprimée en venant au monde, étoit moulée dans la forme d'un morceau de pâte conique et oblong.—Justes dieux! s'écrioit mon père, quel changement, ou même quelle destruction cela ne doit-il pas opérer dans la forme délicate de la medulla oblongata du cerveau! ou si c'est le fluide de Borry, n'y a-t-il pas de quoi troubler la liqueur du monde la plus claire?
Mais ce n'étoit-là que peu de chose. Les craintes de mon père furent bien autrement vives, lorsqu'il apprit que ce n'étoit pas le seul effet terrible des efforts de la femme, et qu'en comprimant le crâne, elle le poussoit et le serroit vers la medulla oblongata, qui étoit le siége de l'ame.—«Que les anges et les ministres des faveurs du ciel nous protégent! disoit-il, avec toute l'expression du désir. Quelle ame peut résister à un choc si rude? Ah! je ne m'étonne pas de voir tant de défauts dans la toile intellectuelle du genre humain, et que nos meilleures têtes ne soient que des pelotons de soie mêlés. Tout n'est chez nous que désordre, confusion, embarras.»
CHAPITRE VII.
Mon père pourroit bien avoir raison.
Heureusement que mon père continua sa lecture. Il apprit que c'étoit la chose du monde la plus aisée pour un opérateur, que de tourner un enfant sens-dessus-dessous, et de lui faire faire une vire-vouste, une pirouette qui le feroit venir par les pieds… Par-là il n'y avoit plus de danger. La medulla oblongata étoit simplement poussée vers le cerveau.