«Par le ciel! s'écrioit-il, le monde conspire à nous faire perdre le peu d'esprit et d'entendement que la bonté divine nous a départi! Les virtuoses même de l'art obstétrique participent à cette conjuration. Et que m'importe par quel bout on introduise mon fils dans le monde, pourvu que tout aille bien dans la suite, et qu'au moment qu'il y entre, on ne bouleverse pas son ame en culbutant, ou en écrasant sa medulla oblongata, qui est le siége de son ame?»

Une fois qu'on a conçu une opinion, tout ce qu'on entend, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on lit, semble concourir à la fortifier.

L'esprit de mon père se laissa préoccuper si fortement de celle-ci, qu'en moins d'un mois elle lui servoit à résoudre tous les phénomènes de stupidité et de génie qu'il rencontroit.—Il voyoit sur-le-champ par quelle raison le fils aîné étoit ordinairement le plus sot de la famille. «Le pauvre diable! disoit-il habituellement, cela ne doit pas surprendre; c'est lui qui a frayé la route à ses cadets. Ils lui ont, sans le savoir, l'obligation d'avoir plus d'esprit que lui.»—

CHAPITRE VIII.
Ce seroit le goût de bien des Dames.

C'est sûrement cette opinion de mon père qui a excité un des grands hommes de ce siècle à chercher dans la température des différens climats, l'esprit, la cause et l'origine des lois.—Mon père rendoit raison par-là de la subtilité et de la pénétration d'esprit des Asiatiques, et de tous les peuples qui habitent les climats chauds.—«Ce n'est pas précisément, disoit-il, que cet avantage leur vienne de ce qu'ils jouissent d'un ciel plus serein, qu'ils respirent un air plus pur, et qu'ils voient constamment luire le soleil… L'influence de ses rayons pourroit peut-être trop raréfier ou trop exalter les facultés de l'ame, de même qu'un climat froid pourroit peut-être trop les condenser, ou trop les épaissir…» Il remontoit jusqu'à la source; et c'est là que, débarrassé de tous les si, de tous les mais, qui auroient pu lui faire obstacle, il trouvoit la véritable raison de la supériorité qu'il remarquoit dans ces peuples. «La chose est simple, disoit-il; c'est que les femmes y accouchent plus facilement. Leurs plaisirs sont infiniment plus vifs, leurs peines infiniment moindres… Que n'y suis-je donc? disoit un jour madame…» Son nom est inutile, et d'ailleurs, quelle liste n'aurois-je pas à faire?… Mon père concluoit de-là que la compression de la tête de l'enfant étoit si légère, qu'elle ne pouvoit altérer l'organisation du cerveau et de la medulla oblongata.—Il croyoit même qu'il en étoit ainsi dans tous les accouchemens naturels et faciles, et qu'il n'y avoit pas un fil rompu ou déplacé… Avec quelle liberté l'ame alors pouvoit agir!…

CHAPITRE IX.
Les plus grands exemples ne persuadent pas toujours.

Mon père, parvenu à ce haut point de science, s'y fortifia bientôt de plus en plus. Quelle lumière n'y répandirent pas les merveilleux effets de l'opération césarienne! Combien de grands génies avoient brillé dans le monde, où ils n'étoient venus que par-là! «Vous le voyez, disoit-il, rien n'est si clair; le cerveau n'a point souffert par cette opération. La tête n'a pas été comprimée contre le peluis; le crâne n'a pas été poussé vers la medulla oblongata, il n'a pas été pressé par l'os pubis, ni par le coccix. Les heureuses suites en sont à découvert. Votre Jules César, qui a donné son nom à cette admirable opération, votre Hermès-Trismégiste, qui entra au monde de la même manière, avant que l'opération eût un nom; votre Scipion l'Africain, votre Manlius Torquatus, notre Edouard VI, dont le règne eût fait le bonheur de l'Angleterre, s'il eût vécu… ces héros, ces hommes rares, et tant d'autres qui figurent dans les annales de la renommée… hé bien! tous ces gens-là sont venus au monde par une incision que l'art a faite.»

Cette ouverture de l'abdomen rouloit depuis plus de six semaines dans la tête de mon père… Il avoit lu, et à force de lire et de réfléchir, il s'étoit convaincu qu'un coup de bistouri dans l'épigastrium n'étoit pas plus dangereux, que les coups de lancette que l'art de la phlébotomie distribue avec tant de prodigalité… Plein de cette idée, il se persuada que ma mère, frappée de toutes ces raisons, ne demanderoit pas mieux qu'on m'ouvrît un pareil passage… Juste ciel! à peine eut-il prononcé le mot… La mort même n'est pas plus pâle… Ma mère en tressaillit jusques dans la pointe des cheveux… Mon père n'insista pas. Il sortit, et se contenta de déplorer son malheur.

Il faut l'avouer; les héros que je viens de citer faisoient encore moins d'honneur au système de mon père que mon frère Robert.—Il étoit né, et il avoit été baptisé pendant un voyage que mon père avoit fait à Epsom.—C'étoit le premier enfant qu'eût ma mère… Avec cela, il étoit venu la tête la première… Jugez de son esprit! Il en avoit si peu, que mon père, après avoir essuyé le refus de ma mère, voulut au moins essayer si son fils puîné ne feroit pas une meilleure figure dans le monde en l'y faisant arriver par les pieds.—

Mais il ne pouvoit pas raisonnablement attendre une pareille complaisance de la part de la vieille sage-femme, ni de toute autre… livrées à la routine qu'elles ont apprise, elles ne veulent pas en sortir.—C'est ce qui excitoit mon père à prendre un accoucheur. Ces messieurs sont plus lestes, et franchissent plus aisément les idées communes.