Le nez merveilleux de l'étranger s'étant juché sur la glande pinéale de son cerveau, il remua si vivement son imagination; celle des quatre grandes dignitaires en fut tellement agitée, que ni les unes ni les autres ne purent fermer l'œil; pas une des parties de leur corps ne resta tranquille.

Les pénitentes du tiers-ordre de Saint-François, les filles du Calvaire, les prémontrées, les clunistes, les chartreuses, et toute la gent cloîtrée qui respiroit cette nuit sous les cilices, furent encore plus inquiétées que l'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes dignitaires; elles ne firent que virer, tourner et mouver dans leurs lits. On eût dit qu'elles étoient ardées du feu saint Antoine. Les ursulines furent plus prudentes; elles ne se couchèrent point.

Jamais un tel sujet d'inquiétude et d'insomnie, jamais impatience d'en connoître la cause n'avoit aussi puissamment remué les Strasbourgeois, depuis que Martin Luther avec sa doctrine avoit bouleversé la ville sens-dessus-dessous. Ajoutez encore que la sentinelle, le petit tambour bancroche, le trompette et la femme du trompette, et la femme du bourgmestre, s'étoient prodigieusement écartés les uns des autres dans la description de ce qu'ils avoient vu. Ils ne s'étoient accordés que dans ces deux points; c'est que l'étranger étoit allé à Francfort, et qu'il en reviendroit dans un mois, et que, soit que son nez fût réel ou feint, il n'avoit pas besoin de cet ornement pour être l'homme le plus beau, le mieux fait, le plus honnête, le plus généreux et le plus aimable qui eût jamais passé les portes de Strasbourg. On l'avoit vu de bien des façons, trottant sur sa mule, marchant dans la rue, son cimeterre suspendu à son poignet; on l'avoit vu se promener sur la place de la parade avec sa culotte de satin cramoisi, et partout on lui avoit remarqué un air si doux, si modeste, et surtout si noble… Je ne suis plus fille depuis long-temps, dit la bourgmestre; mais je sais bien que si je l'eusse été, il n'auroit tenu qu'à lui de me faire courir de grands hasards.

L'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes dignitaires ne purent tenir à l'impatience de satisfaire leur curiosité. L'après-midi, elles envoyèrent chercher la femme du trompette. Elle couroit les rues, la trompette de son mari à la main; il ne fut pas difficile de la trouver; elle vint; elle avoit déjà dressé tout l'appareil de sa théorie.

O Athènes! qu'as-tu à comparer à ces deux orateurs? la sentinelle et le tambour bancroche, établis sous les portes de Strasbourg, mettoient infiniment plus de pompe dans la relation de ce qu'ils avoient vu, que Crantor et Chrysippe n'en mirent jamais dans les leçons si vantées qu'ils donnoient sous les portiques.

L'aubergiste les imitoit sur le seuil de sa porte, tandis que sa femme, retirée dans sa chambre, ne faisoit part de ce qu'elle savoit qu'à des personnes plus choisies. Enfin, les Strasbourgeois couroient de toutes parts à l'instruction, et les Strasbourgeois furent instruits.

Dès que la femme du trompette eut satisfait la curiosité de l'abbesse de Quedleimbergh, elle alla s'établir sur des trétaux qu'elle avoit fait dresser sur la grande place, et elle fit un tort infini aux autres harangueurs.

Mais tandis qu'à Strasbourg tous ceux qui vouloient s'instruire cherchoient à descendre dans le puits où la vérité tient sa cour, les savans faisoient leurs efforts pour en faire sortir la déesse. Ce n'est point aux faits qu'ils avoient recours pour la faire remonter; ils raisonnoient. L'histoire du nez faisoit jaser tout le monde; on vouloit au moins deviner, si l'on ne pouvoit prouver. Ceux qui se flattoient d'y mieux réussir, étoient les héros de la faculté. Ils se vantoient d'avance d'un succès assuré. Mais malheureusement ils dissertèrent d'abord sur les tumeurs et toutes les excroissances loupiologiques, etc.; et ils s'égarèrent si bien, qu'il ne leur fut plus possible de se rallier.

L'un d'eux cependant démontra, d'une manière très-satisfaisante, qu'une masse aussi dodue et aussi énorme de matière hétérogène n'auroit pu se former et se conglutiner sur le nez d'un enfant encore dans l'utérus, sans détruire la balance statique du fœtus. Il auroit, disoit-il, nécessairement perdu son équilibre.

J'accorde le principe, dit un autre; mais je nie la conséquence.