L'espoir les berça ainsi pendant un jour, deux jours, trois jours; une nuit, deux nuits, trois nuits, et ce ne fut enfin que le quatrième jour au soir qu'ils prirent, le parti de rentrer dans la ville.
Mais, hélas! le destin leur avoit réservé un accident bien plus étrange. Cette révolution fit un bruit prodigieux dans toute l'Europe. Les gazettes du temps, les historiens qui les ont copiées depuis, ont entrepris d'en développer les causes; mais ils ne l'ont jamais fait.
Je vais, dit Slawkembergius, les faire connoître en deux mots, et, par-là, je mettrai fin à mon conte: c'en sera la péroraison.
Il n'est personne qui n'ait entendu parler du fameux système de monarchie universelle, que l'on proposa à Louis XIV, sous le ministère du grand Colbert, l'an de grace 1664. On sait aussi que le début des opérations qui devoient concourir à réaliser ce célèbre projet, étoit de s'emparer de Strasbourg, parce qu'on se facilitoit par-là le moyen d'entrer en tout temps dans la Suabe et de troubler toute l'Allemagne. Ce fut en conséquence de ce plan que Strasbourg fut pris. Mais il est si peu d'historiens qui soient assez heureux pour pénétrer les véritables causes des révolutions qu'ils décrivent! Le vulgaire va les chercher trop loin; les politiques trop près: la vérité se trouve entre ces deux extrémités…
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Ce ne fut point cette cause, dit un autre avec ostentation, qui occasionna la chute des Strasbourgeois. Elle doit à jamais servir d'exemple à tous les peuples libres, de bien administrer les fonds du trésor public. Les Strasbourgeois avoient anticipé sur leurs revenus; ils ne purent faire face aux dépenses ordinaires, qu'en multipliant les impôts. Ils épuisèrent toutes leurs ressources, et devinrent enfin si foibles, que leurs portes s'ouvrirent à la France.
Hélas! hélas! s'écrie Slawkembergius, en haussant les épaules de pitié à la lecture de ces bouffissures historiques. Ce ne fut point les François qui ouvrirent les portes de Strasbourg, ce fut la curiosité. Les François épioient le moment favorable de la surprendre; peu s'en fallut qu'il ne tentassent cette expédition au milieu de la catastase de cette histoire. Ils apprirent que les Strasbourgeois avoient quitté la ville pour aller sur la route de Francfort, et ils vinrent occuper leur place.
Hélas! hélas! s'écrie encore Slawkembergius du ton le plus lamentable, c'est la première forteresse dont, à ma connoissance, un nez ait causé la perte; mais je crains bien que ce ne soit pas la dernière.
Cherchez donc à présent la vérité dans l'histoire! Pauvres dupes que nous sommes, ou de l'opinion de ceux qui l'écrivent, ou du misérable petit intérêt qui les domine… que gagnons-nous à leur lecture? Hélas! hélas! puisque j'en suis aux exclamations, nous n'apprenons qu'à nous mentir à nous-mêmes. Mais heureusement que je me sers depuis long-temps d'un préservatif bien sûr contre ce péché; c'est que, grâces à Dieu, je ne lis pas d'autre histoire que celle de Dom Quichotte.