Tel étoit le quatre-vingt-dix-neuvième des contes de Slawkembergius. Il y en avoit un centième qui terminoit la dixième décade. Et quel conte! C'étoit le conte des contes. Je l'ai réservé, dit Slawkembergius, pour couronner mon ouvrage. Il avoit raison; c'étoit son chef-d'œuvre. L'Hybernois Mac-Don-Del avoit fait une foule de contes, ornés de belles images qui faisoient vendre les contes, sans que jamais les contes fissent vendre les images: mais Slawkembergius n'avoit pas eu besoin de recourir à cet artifice, pour donner de la vogue aux siens. Ils se prônoient d'eux-mêmes, et celui-ci singulièrement l'emportoit sur tous les autres. Avec quels charmes il y raconte ce qui se passa lors de la première entrevue de Diégo et de Julie à Lyon. Quel doux épanouissement de deux cœurs qui s'aiment! Fernandès, qui savoit combien les amans ont de choses à se dire dans ces heureux instans, les avoit laissés seuls.—Son absence enhardit l'un, intimida l'autre; et le fidelle historien, qui met à profit cette circonstance, intitule son conte:

Les embarras de Julie et de Diégo.

Il semble annoncer par-là une foule de choses que l'on peut imaginer. Slawkembergius, tu es un homme bien étrange! Avec quel art tu développes ici les replis du cœur féminin! mais malheureusement tout ce que tu dis se trouve presque perdu pour le monde entier. Il faudroit te traduire, et cela n'est pas possible pour ce dernier conte-ci. Notre langue est si pauvre! Par exemple, comment donner une idée de ces soupirs qui palpitent, de ces mots entrecoupés qu'on retient et qui s'échappent. Ah! vous savez, madame, combien il est difficile d'exprimer le ton et les affections de ce langage. Pour moi, j'y renonce.

CHAPITRE LXV.
Si j'avois le pinceau de Greuze!

Avec tout cela, il est facile de voir que mon père, qui étoit imbu de la doctrine qu'il avoit trouvé répandue dans tous ces contes, et dans tous les autres livres qu'il avoit lus, n'avoit pu supporter l'échec que je venois de recevoir, qu'en se jetant horizontalement et à corps perdu tout à travers de son lit. C'est l'attitude qui convient aux grandes douleurs, et la sienne étoit à son comble.

Il resta dans cette terrible situation pendant près d'une heure et demie, et il étoit encore dans cet état cruel, lorsqu'enfin il commença à remuer le bras gauche, ce qui soulagea mon oncle Tobie.

Quelques secondes après, il tira du fond de sa poitrine un hem, hem, qu'il articula de manière à exciter mon oncle Tobie à lui répondre sur le même ton. Le pauvre cher oncle auroit volontiers saisi ce moment pour dire quelque chose de consolant à son frère; mais il se défia de lui-même, et craignit de faire pis en voulant faire bien. Il se contenta de poser son menton sur sa béquille; et soit que la pression de la béquille, en agissant sur le menton, rendît l'ovale de la figure de mon oncle Tobie plus parfait, soit que l'accès de philantropie, qu'il éprouva en voyant son frère sorti d'un si profond accablement, répandît sur ses traits une teinte plus touchante et plus agréable qu'à l'ordinaire, il parut animé d'une joie si douce et si pure, que mon père, en le regardant, donna des signes d'une parfaite tranquillité. Il reprit son air serein, et rompit le silence.

CHAPITRE LXVI.
La Rechûte inopinée.

Y eut-il jamais, frère Tobie, dit mon père, en s'appuyant sur son coude, et se tournant du côté de mon oncle, qui étoit toujours assis sur la vieille chaise de tapisserie et le menton sur sa béquille; y eut-il jamais un homme que le malheur accabla si cruellement dans un jour?…

Je crois que l'homme le plus malheureux que j'aie vu, dit mon oncle Tobie, en sonnant Trim, c'est un pauvre grenadier du régiment de Makay.