On vient de voir que les Hébreux pleuroient ainsi que les Romains.—On prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;—les Allemands, dit-on, s'enivrent;—et l'on sait que les Anglois se pendent.—Mon père ne pleura, ni ne s'endormit, ni ne s'enivra, ni se pendit;—il ne jura, ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta, ni ne siffla:—que fit-il donc de sa douleur?

Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.—Mais souffrez, monsieur, que j'insère ici une petite histoire.

Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie, il n'écouta d'abord que son cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature.—O ma Tullie! s'écrioit-il, ô ma fille! mon enfant! O dieux!—dieux! j'ai perdu ma Tullie!—Partout je crois voir encore ma Tullie. Je crois l'entendre;—je crois lui parler.—Mais dès qu'il eut ouvert les trésors de la philosophie, dès qu'elle lui eut appris la quantité de choses excellentes qu'il y avoit à dire sur ce sujet,—on ne sauroit croire, dit ce grand orateur, combien, en un instant, je me trouvai heureux et consolé.

Mon père étoit aussi vain de son éloquence, que Cicéron pouvoit l'être de la sienne; et je commence à croire qu'il avoit raison.—L'éloquence étoit en vérité son fort;—c'étoit son foible aussi.—Son fort; car la nature l'avoit fait naître éloquent.—Son foible; car il en étoit dupe à toute heure.

Excepté dans ce qui contrarioit trop fort ses systèmes, dès que mon père trouvoit une occasion de déployer ses talens, ou de dire quelque chose de sage, de spirituel ou de fin, il étoit souverainement heureux.—Un événement agréable qui ne lui laissoit rien à dire, ou un événement fâcheux sur lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près au même pour lui.—Bien plus, si l'accident n'étoit que comme cinq, et le plaisir de parler comme dix, mon père y gagnoit moitié pour moitié, et préféroit l'accident.

Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement sembleroit contradictoire dans le caractère de mon père.—Il expliquera comment, dans les petites impatiences qui naissoient des négligences inévitables, ou des étourderies de ceux qui le servoient, sa colère, ou plutôt la durée de sa colère, étoit toujours à rebours de toutes les conjectures.

Il avoit une petite jument favorite, dont il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race. Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe, et il avoit destiné à son usage le poulain qui devoit en naître.—Mon père étoit ardent dans ses projets. Tous les jours il parloit de son cheval futur avec une confiance, une sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout prêt à être monté.—Il défioit d'avance mon oncle Tobie à la course.—Au bout du terme, la jument fit un mulet, et le plus laid mulet qu'il y eût en son espèce.

Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.—Ma mère et mon oncle Tobie s'attendoient que mon père alloit l'exterminer, et que sa colère et ses lamentations n'auroient point de fin.—«Regardez, coquin que vous êtes, s'écrioit mon père, en montrant le mulet;—regardez ce que vous avez fait.—Ce n'est pas moi, dit Obadiah.—Eh! qu'en sais-je? répliqua mon père.»—

Le triomphe étincela dans les yeux de mon père à cette repartie; tout son visage s'épanouit; et Obadiah n'en entendit plus reparler.

—Revenons à la mort de mon frère.—