Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions à faire, ou que son frère étoit le juif-errant, ou que le malheur avoit dérangé sa cervelle.—Puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, le protéger et le guérir! dit mon oncle Tobie, en priant en silence pour mon père, avec les larmes aux yeux.

Mon père attribua ces larmes au pouvoir de son éloquence, et poursuivit sa harangue avec un nouveau courage.

«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande différence que l'on s'imagine entre le bien et le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, n'étoit pas propre à guérir les soupçons de mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse, le chagrin, la maladie, la misère et le malheur sont le cortége ordinaire de la vie.—Grand bien leur fasse! dit en lui-même mon oncle Tobie.

»Mon fils est mort!—il ne pouvoit mieux faire. Il a jeté l'ancre à propos au milieu de la tempête.

»Mais il nous a quittés pour jamais.—Eh bien! il a échappé à la main du barbier, avant d'être chauve;—il a quitté la fête, avant d'être repu,—le banquet, avant d'être ivre.

»Les Thraces pleuroient quand un enfant venoit au monde… (Ma foi! dit mon oncle Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; témoin la naissance de Tristram). Et ils se réjouissoient quand un homme mouroit.—Ils avoient raison. La mort ouvre la porte à la renommée, et la ferme à l'envie.—Elle brise les chaînes du captif; il a rempli sa tâche: il est libre.

»Montrez-moi un homme qui connoisse la vie, et qui craigne la mort; et je vous montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.

»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne sont que des maladies.—Ne vaudroit-il pas mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être forcé de manger?—n'avoir pas soif, que d'être forcé de boire?

»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un coup délivré des soucis, de la fièvre, de l'amour, de la goutte, et de tous les autres maux de la vie, que d'être comme un voyageur, qui arrive fatigué tous les soirs à son auberge, forcé d'en repartir tous les matins?»

»Ce sont les gémissemens et les convulsions, frère Tobie, ce sont les larmes qu'on verse dans la chambre d'un malade, ce sont les médecins, les prêtres, et tout l'appareil de la mort, qui rendent la mort effrayante. Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?