«La jeune femme appella le vieillard et sa femme, et leur montra l'argent, sans doute pour m'obtenir d'eux un lit et toutes les petites choses dont je pourrois avoir besoin, jusqu'à ce que je fusse en état d'être transporté à l'hôpital.—Allons, dit-elle ensuite en serrant la petite bourse, je serai votre banquier; mais comme cette charge ne remplira pas tout mon temps, je serai aussi votre garde-malade.»

«A la manière dont elle me parla, et à son habillement que je commençai à regarder alors plus attentivement, je vis que la jeune femme ne pouvoit pas être la fille du paysan.

»Elle étoit vêtue de noir de la tête aux pieds, et ses cheveux étoient cachés sous une bande de batiste qui serroit son front. C'étoit une de ces religieuses dont monsieur sait qu'il y a un grand nombre en Flandre, et qui ne sont pas cloîtrées.»—

«D'après ta description, Trim, dit mon oncle Tobie, je juge que c'étoit une jeune béguine.—C'est une espèce de religieuse qui ne se trouve qu'en Flandre et à Amsterdam. Elles différent des religieuses ordinaires, en ce qu'elles peuvent quitter le cloître pour se marier. Leur profession est de visiter et de soigner les malades; j'aimerois mieux, je l'avoue, que ce fût leur inclination.»—

«Celle-ci m'a souvent dit, répliqua Trim, qu'elle me rendoit tous ces soins pour l'amour de Jésus-Christ.—Je n'aimois pas cela.—J'aurois voulu que ce fût un peu pour l'amour de moi.—Je crois, Trim, dit mon oncle Tobie, que nous pourrions bien avoir tort tous les deux; nous le demanderons ce soir à M. Yorick, chez mon frère Shandy; n'oublie pas, Trim, de m'en faire souvenir.»—

«La jeune béguine, continua le caporal, m'avoit à peine dit qu'elle seroit ma garde-malade, qu'elle se mit en devoir d'en remplir les fonctions. Elle sortit, et au bout de quelques minutes qui me parurent bien longues, elle me rapporta des flanelles et des drogues pour mon genou, qu'elle bassina et fomenta pendant une couple d'heures; puis elle me prépara une écuelle de gruau pour mon souper; et quand je l'eus prise, elle me promit de revenir de grand matin, et me souhaita une bonne nuit.—

»En dépit de son souhait, ma nuit fut bien mauvaise.—La fièvre fut très-violente;—la figure de la béguine ne cessa de me tourmenter.—A chaque instant j'aurois voulu partager le monde en deux, et lui en donner la moitié.—A chaque instant je m'écriois: Pourquoi n'ai-je qu'un havresac et dix-huit florins à partager avec elle!—Tant que la nuit dura, je vis la belle béguine comme un ange bienfaisant, se tenir près de mon lit, en soulever les rideaux, et m'offrir des potions cordiales. Je ne fus tiré de mon songe que par la belle béguine elle-même, qui revint auprès de moi à l'heure promise, et qui me rendit en réalité les mêmes services dont je venois de rêver.—En vérité elle me quittoit à peine; et je m'accoutumai tellement à recevoir la vie de ses mains, que je pâlissois et que mon cœur défailloit quand elle sortoit de la chambre.—Et cependant, continua le caporal, en faisant la réflexion du monde la plus étrange,…

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je n'étois pas amoureux.—Car pendant les trois semaines qu'elle fut auprès de moi, nuit et jour occupée à panser mon genou, et à me rendre tous les soins les plus familiers; je puis bien dire à monsieur que je ne sentis pas une seule fois ce que j'entends par amour.»—

«Cela est très-singulier, Trim, dit mon oncle Tobie.»—