Cette traduction est littérale, malgré les leçons du purisme. Peut-on traduire Sterne autrement sans le défigurer? Un moraliste, un historien sont rendus souvent par des tournures équivalentes, parce que leur mérite est dans les choses qu'ils écrivent; mais quand celui d'un auteur original consiste plus dans sa manière que dans sa matière, c'est cette manière qu'il faut constamment imiter; c'est alors qu'il faut craindre, qu'à force de polir une traduction, un coup de lime portant à faux, n'aplatisse un trait saillant, et n'efface l'empreinte de l'originalité précieuse au lecteur. Les Anglais ont craint de rendre Montaigne inconnoissable en le traduisant. Les mots nouveaux, et les tournures hardies, même dans sa langue, sont notés en lettres italiques.
Ce n'est pas qu'en prescrivant de traduire littéralement un ouvrage original, il faille le faire, comme dit Montaigne, à coup de dictionnaire. Si le mot propre n'est pas inspiré par le génie présent de Sterne, il est inutile de le chercher ailleurs que dans cette inspiration. Il n'est pas dans un dictionnaire, et le froid a glacé le traducteur dans l'intervalle de ses recherches. Il faut enfin méditer et sentir Sterne pour le traduire; tout autre moyen est insuffisant.
Si l'on veut connoître plus au long le jugement singulier que cet écrivain portoit sur ses sermons, on peut recourir à la digression plaisante qui se trouve à la fin de l'histoire de Lefèvre, tome III, page 156 et suiv.
LE BONHEUR.
SERMON PREMIER.
«Il en est qui disent: qui nous montrera les biens que nous désirons? Seigneur, tu as empreint sur nous un des rayons de ton visage.» Pseaume 4, v. 5 et 6.
L'objet de la poursuite de l'homme est le bonheur. C'est le premier et le plus ardent de ses désirs. Dans toutes les positions de sa vie il le cherche comme un trésor caché; il le poursuit sous mille formes diverses. Mille fois trompé, il persiste encore; court, arrête tous ceux qui se rencontrent sur ses pas, et leur demande: oh! qui de vous me montrera le bien que je désire? qui me guidera dans cette recherche? qui me conduira vers le but de tous mes vœux?
L'un lui dit de le chercher parmi les plaisirs de la jeunesse, dans ces scènes vives et joyeuses, où le bonheur préside toujours, et où il le reconnoîtra sans peine au rire et à la joie qu'il verra éclater dans tous les yeux.
Un second, d'un aspect plus grave, lui désigne ces palais coûteux, bâtis par l'orgueil et la folie. Il lui apprend que l'objet de ses recherches y fait son séjour, que le bonheur y vit en société avec les grands, au milieu de la pompe et du luxe, qu'il le reconnoîtra à la variété de ses livrées, et à la magnificence des meubles et des équipages dont il est environné.
L'avare sourit en secret à ce discours; il lève les yeux au ciel et le bénit. S'étonnant qu'on veuille égarer ainsi volontairement le malheureux voyageur et le jeter dans un vain tourbillon, il le tire à part. Là, il lui apprend que le bonheur n'habita jamais avec l'extravagance, mais qu'il se plaît sous le toit frugal du sage qui connoît le prix de l'argent, et qui sait le ramasser pour une occasion imprévue; que ce n'est pas l'or prostitué devant les passions qui constitue la félicité, mais plutôt sa parcimonie, le plus bel attribut de l'idole devant qui brûle chaque jour l'encens des hommes prosternés.