L'épicurien rectifie cette erreur en le jetant, s'il est possible, dans une erreur plus grande. S'étant convaincu qu'il n'existe d'autre bonheur que celui des sens, il y rappelle le voyageur, et lui dit: Vainement tu le chercheras ailleurs qu'où l'a mis la nature, dans la satisfaction des goûts qu'elle a créés. Si mon opinion t'est suspecte, appelles-en à ce roi sage qui nous a assurés qu'il n'y a rien de meilleur dans la vie que manger, boire, et se réjouir dans ses œuvres.

L'ambition l'arrête comme il va éprouver cette doctrine facile, le prend par la main, et le conduit dans le monde. Elle lui montre les royaumes de la terre et leur gloire; elle lui révèle les divers moyens d'augmenter sa fortune, et de s'élever aux honneurs. Elle étale à ses yeux les charmes enchanteurs du pouvoir, et lui demande s'il existe sur la terre un bonheur égal à celui d'être caressé, flatté, courtisé, suivi.

La philosophie enfin le trouve courant rapidement et avec fracas dans sa carrière bruyante; elle le saisit et lui remontre, que s'il cherche le bonheur, il est bien loin de la voie qui y conduit; que le dieu, depuis long-temps exilé du tumulte des cours, a choisi une solitude éloignée du commerce des hommes, et que s'il veut le trouver, il doit, laissant les intrigues, rétrograder vers une retraite paisible, où des amusemens simples et des livres instructifs ont fixé la félicité.

Tel est le cercle que l'homme parcourt. Après des essais infructueux, il s'assied enfin triste et fatigué, désespérant de voir jamais ses vœux s'accomplir, ne sachant, après tant de disgrâces, à qui se confier, incertain à quoi il en attribuera la faute, à l'insuffisance de la nature, ou à celle des jouissances du siècle.

En cet état de perplexité, errans sans détermination, et ne pouvant retrouver un refuge en nous-mêmes, abusés, déçus par ceux qui vouloient nous montrer le bonheur: Seigneur, dit le psalmiste, jette un regard sur nous, éclaire d'en-haut avec un rayon de ta grâce et de ta sagesse la nuit dans laquelle nous vaguons, et conduis-nous. Grand Dieu! ne nous laisse pas sans guide dans cette région ténébreuse où nous cherchons la félicité, éclaire nos yeux, qu'ils ne s'endorment pas du sommeil de la mort; ouvre-nous les trésors de ta parole et de la religion; fais-nous connoître le plaisir qu'on trouve à te craindre et à t'aimer; et conduis-nous à ce hâvre auquel nous aspirons, à ce hâvre des vrais plaisirs, qui doivent satisfaire non-seulement nos désirs momentanés, mais encore nos vœux les plus illimités.

Ce discours se réduit naturellement aux deux points qui partagent notre texte. Qui nous montrera le bonheur? tel est le premier; il nous a inspiré quelques réflexions sur les moyens que nous prenons pour atteindre au bonheur, et sur les plans que sa recherche nous fait tracer.

Cet examen nous a conduit à la source, au vrai secret du bonheur. Il est dans le second verset: Seigneur, tu as fait luire sur nous un rayon de ton visage. Non, mes frères, il n'est point de félicité sans la religion, la vertu et l'assistance divine dans la carrière de la vie.

Parlons encore un moment des folies des hommes, et de leur égarement perpétuel.

Il n'est pas de sujet plus épuisé par les déclamations que celui de l'insuffisance de nos plaisirs. Il n'est aucun épicurien réformé depuis le siècle de Salomon jusqu'à nous qui n'ait fait, dans ses momens de repentir et de disgrâces, quelques réflexions douloureuses sur le vide des plaisirs de ce monde, et sur la vanité des vanités que les hommes poursuivent: mais vainement ils ont donné des leçons utiles, on les a toujours regardés, ou comme des gourmands blâsés et sans appétit, inhabiles à goûter les plaisirs de la vie, ou comme des solitaires mélancoliques et misantropes, qui n'ayant jamais su les goûter sont peu propres à les juger.

Est-il merveilleux, par conséquent, que la plus grande partie de ces réflexions, quelque justes qu'elles soient, n'ait fait qu'une impression légère, tandis que l'imagination étoit déjà échauffée par le désir ardent du bonheur? les plus belles méditations sur la vanité du monde arrêtent si rarement l'homme passionné! rarement elles opèrent en lui la moitié de la conviction que lui donneront un jour la possession constante et uniforme de l'objet désiré, l'expérience qu'il acquerra, et les observations dont l'exemple des autres enrichira sa propre expérience.