Tâchons de conduire les hommes vers cette issue qu'ils doivent un jour connoître; et au lieu de nous abandonner à des argumens usés, et à des proverbes sans cesse récités, recourons aux faits. Si nous prouvons que les actions des hommes attestent l'insuffisance de leur plaire, nous aurons mieux établi la vérité de cette partie de notre discours, que ne l'établiroient les argumens spéculatifs de la plus subtile métaphysique.
Eh bien! si nous jetons un coup-d'œil sur la vie de l'homme, depuis l'âge de la raison jusqu'à celui où elle cède à la décrépitude, nous le trouverons engagé, entraîné dans une telle série d'idées et de désirs, que nous pourrons dire de lui: «la plante de ses pieds n'a pas trouvé une place à se reposer un seul instant.»
Au moment où, débarrassé de ses tuteurs et de ses gouverneurs, il est abandonné à lui-même, et mis sur le chemin du monde, ses premières idées se remplissent naturellement du bonheur qu'il va rencontrer; elles lui sont suggérées par le spectacle des plaisirs où se laissent entraîner ses compagnons et ses égaux.
Voyez comme son imagination court à la suite du premier feu follet qui flatte ses désirs. Observez les impressions différentes que font sur ses sens la musique, les arts, la parure, la beauté; comment son esprit léger voltige après les plaisirs: vous diriez qu'il n'en sera jamais rassasié.
Laissons-le quelques années à lui-même, jusqu'à ce que la pointe de son appétit se soit émoussée, et vous allez bientôt ne plus le reconnoître. Engagé dans le tourbillon des affaires, flatté de passer pour un homme d'importance, mettant son bonheur à la réussite de mille projets, pourvoyant enfin à la fortune de ses enfans et des enfans de ses enfans, il vous dira alors que les plaisirs de la jeunesse ne sont faits que pour ceux qui ne savent disposer ni du temps ni d'eux-mêmes; que quelque brillans qu'ils paroissent à l'homme sans expérience, ils sont si éloignés de l'idée qu'on se fait du bonheur, que c'est beaucoup de leur échapper sans chagrins; qu'ils laissent derrière eux les suites les plus fâcheuses, et que d'ailleurs il est pénible pour un homme sage d'être sans cesse enfermé dans un cercle importun, duquel il ne peut s'élancer quand il veut. Il vous dira qu'un homme à caractère doit soigner ses enfans, veiller à leur intérêt, les placer au-delà du terme des besoins et de la dépendance; que s'il est quelque félicité sur la terre, elle consiste dans l'accomplissement de ces conditions, et que si Dieu bénissoit ses efforts, il seroit le plus heureux parmi les fils des hommes.
Plein de cette conviction, l'esclave se courbe et se remet au travail. Il court, achète, vend, échange, se lève avec l'aurore, prend à peine un instant de repos, et mange le pain de la sollicitude jusqu'à ce qu'il ait atteint, outrepassé même le but de ses peines. Eh bien! quand il y touche, s'il veut être sincère, il conviendra aisément que la réalité est au-dessous de la peinture coloriée par son imagination; que couché sur cet amas de richesses, il ne dort pas plus profondément, ne veille pas plus joyeusement, et qu'en un mot, il n'a ni moins de soucis, ni moins d'anxiétés, qu'au moment de son départ pour le temple de la fortune.
Peut-être, me direz-vous, ne lui manque-t-il que quelque dignité, ou quelque titre magnifique; peut-être s'écrie-t-il en lui-même, oh! si je pouvois y parvenir, grand Dieu que je serois heureux! ce seroit la même chose. Cette dignité, ce titre qui couronneroient sa tête de splendeur, n'ajouteroient pas une coudée à sa félicité. Ce qu'il désire repose sur son imagination légère; à mesure qu'il a couru vers son objet, le fantôme a volé, a fui devant lui; et pour me servir d'une comparaison familière, on a beau hâter son char, les roues sont toujours à une égale distance entre elles.
Mais si je me suis perpétuellement abusé dans les voies du bonheur en amassant des richesses, voyons si je ne le trouverai pas en les dépensant. Oui, je vais entreprendre de grands ouvrages, élever des palais, construire des jardins, planter des vignes, conduire des eaux. Je vais assembler des esclaves, des domestiques, des artisans, des artistes, et présider à leurs travaux. Abandonnant ainsi ses projets utiles, l'homme s'éloigne du commerce des gens d'affaires, et réalise sa fortune; il va la dépenser. Le voilà en conséquence abattant et réédifiant, achetant des statues et des tableaux, déracinant ici pour replanter là, applanissant les montagnes et comblant les vallées, changeant le lit des rivières en plaines fertiles, et les plaines en rivières: il dit à celui-ci marche, et il marche; il dit à cet autre fais cela, et il le fait; tout ce que son esprit conçoit, son or l'exécute. Quand ses plans seront réalisés, il touchera sans doute à l'accomplissement de ses désirs, il atteindra le sommet du bonheur humain. Ah! je vous répondrai pour lui, qu'il a outrepassé les bornes d'un simple amusement, que les plaisirs ont été bien souvent mêlés de chagrins, et que le repentir arrache de sa bouche le même aveu qui échappa à Salomon, quand il dit: J'ai regardé autour de moi les travaux que mes mains ont accomplis, et j'ai vu que tout étoit vanité et vexation d'esprit, il ne m'en reste aucun avantage sous le soleil.
Il se peut encore qu'il ait été plus loin qu'il ne se l'étoit proposé, qu'il se soit laissé entraîner à des dépenses ruineuses, et qu'il ne lui reste d'autre expérience à faire que celle de l'avarice; point d'autre bonheur que celui de ramasser une seconde fois sordidement, et de resserrer avec inquiétude ce qu'il a dépensé sans discernement.
Dans le dernier acte de la vie, voyez le vieillard tremblotant; enfermé, séparé du monde entier, tombant insensiblement dans le mépris, employant des jours sans plaisirs, et des nuits sans sommeil à la poursuite d'un objet dont son cœur rétréci ne jouira jamais. Ecoutons-le murmurer, en pâlissant sur son trésor, de ce que ses yeux ne seront jamais rassasiés, ou dire en soupirant: Hélas! pour qui travaillé-je! pour qui me privé-je du repos?