Je viens d'esquisser la peinture des maux de la vie humaine, et de la manière dont le bonheur échappe à nos embrassemens. A Dieu ne plaise cependant que je nie la réalité des plaisirs, moi qui n'ai pas nié celle des peines. Mon dessein est seulement de faire connoître la différence qu'il y a entre les plaisirs et le bonheur. La félicité ne peut pas exister sans plaisirs, mais la proposition inverse n'est pas véritable, et nous sommes créés de telle façon, que voyant passer devant nos yeux cette multiplicité d'objets qui les fascinent, nous en saisissons quelques-uns, et nous manquons tous les autres, sans jamais jouir de la plénitude du bonheur, et de cette température égale qui le constitue.

Il ne se trouve que dans la religion, la conscience et la vertu, et l'espoir d'une autre vie. Cet espoir enrichit tous nos projets sans nous faire craindre aucune disgrâce: il est fondé sur un rocher dont la base est aussi profonde que celle du ciel et de l'enfer.

Quelques-uns parmi nous, dans le pélerinage de la vie, ont été assez heureux pour trouver sur leur chemin une fontaine limpide qui a étanché, pour un moment, la soif ardente du bonheur; mais notre Sauveur qui connoissoit si bien le monde, quoiqu'il n'en jouît pas, nous apprend que quiconque boira de cette eau sera encore altéré; l'expérience nous atteste cette vérité, la raison nous la confirme à jamais, et Salomon devient encore l'exemple des hommes.

Jamais alchimiste pâle et desséché ne chercha avec plus de travaux et d'ardeur la pierre qui devoit l'enrichir que ce grand homme, le bonheur. Il étoit un des plus savans observateurs de la nature, il avoit en lui tous les pouvoirs et toutes les instructions, et cependant après mille spéculations vaines, nous l'entendons affirmer qu'il n'avoit pu extraire le bonheur du creuset de ses expériences, et que tout s'étoit échappé en fumée ou en vanité.

Que celui qui veut le trouver ne le cherche désormais que dans la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandemens. Ainsi soit-il.

LA MAISON DE DEUIL ET LA MAISON DE FÊTE.

SERMON II.

«Il vaut mieux aller à la maison de deuil qu'à la maison de fête.» Ecclésiaste, Chap. 7, v. 3.

Cela n'est pas vrai, le philosophe Roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est la tristesse, et que le chagrin, suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie; une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habitans de ce monde. Pour quel dessein, dites-nous, Dieu nous a-t-il créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où sa main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie, les tempêtes qui nous y battent ne suffisent-elles pas, sans que nous allions à la quête des calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? ah! consultons nos cœurs, et osons dire ensuite, avec notre texte, que le deuil vaut mieux que la joie? non, le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment heureux, puisse nous envier notre contentement; que celui qui est infiniment aimable voie d'un œil de jalousie l'instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur dans le cours de son pélerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir la peine de sa route, oublier la rudesse des chemins, et les chagrins divers qui l'attendent à son passage? voyez, au contraire, combien l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances, quels caravansérails il a ouverts à nos besoins! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues! ils sont ménagés et disposés d'une manière si exquise, qu'ils charment nos peines, relèvent nos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de l'affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.

Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argumens si naturels; j'aime mieux, me pénétrant de l'allégorie du texte, dire avec vous que nous sommes des voyageurs, qui, occupés du but vers lequel nous marchons, pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives, des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité, fermer nos yeux seroit une exagération de vertu digne d'un paladin religieux.