Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusalem, que nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos, que le chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la vertu, que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette épreuve; mais que le moment de l'affliction est en quelque sorte celui de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous rappellent alors nos péchés; mais en interrompant, en détournant nos poursuites, elles nous procurent ce que le fracas du monde nous refuse, quelques instans pour la réflexion, et voilà ce qui nous manque essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens: il est si nécessaire que l'esprit de l'homme rentre quelquefois en lui-même, que plutôt que d'en laisser échapper l'occasion, il doit la prévenir, la chercher, aux dépens même de son bonheur présent: il doit plutôt, suivant notre texte, entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fête, où la gaieté les excitera. Tandis que les délices de l'une exposent son cœur ouvert à toutes les tentations, les afflictions de l'autre l'en défendent en le fermant à leurs impressions; tant l'homme est une créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que poursuivre le bonheur, et cependant, à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux, il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais pour les justifier encore, rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup d'œil sur la maison de deuil et sur celle de fête, et donnez-moi la permission de les retracer un moment à votre imagination; j'appellerai à votre cœur sur les effets que ma peinture aura produits.

Entrons d'abord dans la maison de fête.

Je ne veux pas effrayer les yeux chastes, et la peindre d'après ces maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu, et tellement construites à ce dessein qu'on ose, non-seulement y faire son marché, mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.

Non, ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et d'intempérance; mais construisons-en une qui serve d'exception, où il n'y ait rien de criminel, où rien du moins ne paroisse tel; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.

Imaginez donc une maison de fête, où un certain nombre de personnes des deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour jouir des douceurs de la société, et des plaisirs autorisés par les lois, et tolérés par la religion.

Avant que d'entrer, examinons les sentimens qui précèdent l'arrivée de chaque individu qui s'y présente, et nous trouverons que, quoiqu'ils diffèrent entr'eux d'opinions et de caractères, ils sont réunis par cette idée, qu'ils vont dans une maison dédiée au plaisir, et qu'il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette intention: il faut laisser dehors les soucis, les pensers sérieux, les réflexions morales, et ne sortir de chez soi qu'avec la seule disposition à concourir à la gaieté que l'on s'est promise. Avec cette préparation d'esprit, qui ne tend qu'à faire de chaque personne un convive agréable, voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte, et ouvert à l'attente du plaisir: il n'est pas nécessaire de recourir à l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son sang et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer aux impressions qu'un commerce aussi innocent doit faire. Dans cette disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sang froid.

Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l'homme les pensées qui en gardoient l'entrée; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l'environne, ont, en flattant ses sens, conspiré avec l'ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses défenses; quand la musique a prêté son aide, et essayé son pouvoir sur les passions; quand la voix des hommes, quand celle des femmes mêlées au doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur; quand quelques notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux, disséquons, examinons le cœur: qu'il est foible! qu'il est vide! parcourons-en les retraites, les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh! le triste spectacle! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légéreté, à l'indiscrétion pour le moins; peut-être à la folie, peut-être, osons le dire, à quelques pensées impures, qui dans cette débauche de l'esprit et des sens, ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.

Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire, mes désirs iront jusques-là, mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir a pris possession entière de son cœur, qu'il ne s'y élèvera pas une pensée, pas un projet qu'il devroit céler? ah! dans ces momens imprévus, commande-t-on à son imagination? en dépit de la raison et de la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà, me direz-vous, le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne supposez-vous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers, ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément? il est pénible de penser que de cette foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étoient enveloppés dans cette supposition, nous resteroit-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté? non, la maison de fête avec ses charmes n'excita jamais un désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir, ou que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.

A Dieu ne plaise que je parle autrement: il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et quoique je ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux à qui leur rang et leur fortune le rendent indispensable, en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les écueils imprévus, et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il seroit plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu, que de l'exposer à l'inégalité d'une chance, où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais eux-mêmes.

C'en est assez sur la maison de fête, d'autant plus, qu'ouverte dans d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect, et l'église en recommandant aux fidelles un renoncement à soi-même particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.