La conduite du publicain paroît bien différente; c'est le contraste le plus opposé qu'on puisse imaginer. Avant d'en parler il est juste de donner une idée de son caractère, comme j'ai fait de celui du pharisien. Le publicain étoit de ces gens que les empereurs romains employoient à lever les taxes et les contributions qu'on exigeoit de temps à autres de la Judée, comme nation conquise. Le nom de publicain étoit un terme de reproche et d'infamie parmi les Juifs, soit que cela vînt de la haine qu'ils avoient pour cet emploi, et de la répugnance qu'on a de partager ce qui nous appartient, soit que d'autres causes concourussent à produire cette aversion, ils étoient en général odieux et réprouvés.
La dureté que leur profession exige mêlée à quelques teintes d'insolence naturelle, peut-être même les préjugés et les clameurs du peuple prévenu contre eux, tout cela, dis-je, avoit contribué à former et à fixer cette haine. Il n'est pas douteux cependant qu'ainsi que dans toutes les professions où il y a plus de sujets de tentation que dans les autres, il n'y eût beaucoup de ces publicains dont la conduite étoit irréprochable, et qui traversoient tous les pièges et toutes les occasions qui bordoient leur chemin, sans avoir à rougir une seule fois, et avec le témoignage intérieur d'une bonne conscience.
Tel étoit notre publicain. Les sentimens de candeur et d'humilité que lui inspiroit sa foiblesse, ne peuvent procéder que d'une ame telle que je viens de la décrire.
Il va au temple faire un sacrifice de prières. En s'acquittant de ce devoir, il ne plaide pas en faveur de son mérite, il ne le compare pas orgueilleusement à celui des autres, il ne se justifie pas avec Dieu; mais respectant le sanctuaire majestueux où sa présence se déploye plus immédiatement, il s'en tient éloigné, il tremble de lever les yeux au ciel; mais il frappe sa poitrine, et en fait sortir ces mots entrecoupés et soumis! ô Dieu pardonne-moi mes péchés:
Ciel! combien la vraie humilité est précieuse et aimable! quelle différence elle met devant toi entre deux hommes! l'orgueil n'est pas fait pour une créature aussi imparfaite. L'orgueil spirituel lui convient encore moins, c'est celui qui lui devroit inspirer les moindres prétentions. Hélas! le meilleur de nous tous péche sept fois par jour. Si j'étois parfait, disoit Job, je me tairois, je voudrois ignorer ma perfection; si j'étois parfait, je voudrois me prouver que je suis pervers.
Que je vous recommande donc, mes auditeurs, la vertu de l'humilité religieuse. Elle tombe naturellement de mon sujet, et je ne puis mieux la graver dans vos cœurs qu'en cherchant les causes qui produisent cet orgueil que je déteste, cet orgueil spirituel; c'est une maladie de l'esprit humain; il faut la traiter comme celles du corps. On n'en peut découvrir les symptômes et leur appliquer des remèdes que lorsqu'on remonte aux principes, et qu'on a surpris et découvert le foyer vicieux.
Une des premières et des plus universelles causes de l'orgueil spirituel, est celle qui paroît avoir égaré le pharisien, c'est la fausse notion des vrais principes de la religion. Il pensoit sans doute qu'elle étoit toute comprise dans ces deux préceptes, payer les dîmes et jeûner, et que lorsque sa conscience s'en étoit déchargée, il avoit fait tout ce que la loi ordonnoit, et qu'il n'avoit plus qu'à remercier Dieu de l'avoir créé différent des autres. Je n'ai pas besoin de l'interroger; son erreur m'apprend qu'il croyoit être ce qu'il prétendoit être, un homme religieux et droit. Quoiqu'en effet des vues mondaines et hypocrites dirigeassent devant les hommes ses actes de piété, on ne peut pas supposer que lorsqu'il étoit seul dans le temple, et n'ayant aucun témoin de ce qui se passoit entre Dieu et lui, il eût volontairement et ouvertement osé se moquer du ciel. Cela est à peine vraisemblable. Il devoit donc sa conduite à quelques illusions de son éducation qui avoient imprimé dans son esprit de fausses notions sur les points essentiels du culte. Ces illusions en croissant avoient développé les semences de ses erreurs tant en spéculation qu'en pratique.
Il avoit été élevé comme le reste de sa secte à observer avec le raffinement le plus scrupuleux et l'exactitude la plus religieuse les pratiques les moins essentielles de la religion, ses fréquentes ablutions, ses jeûnes, ses rites externes qui n'ont aucun mérite en eux-mêmes, mais à se dispenser en même-temps d'accomplir les points le plus importans de la loi, ceux qui sont d'une obligation éternelle et immuable. C'étoient des aveugles mal assurés, qu'un moucheron embarrassoit, et qui auroient avalé un chameau. C'étoient de ces gens que notre Sauveur reprenoit par une comparaison familière et domestique; ils nettoyoient le dehors de la coupe, mais ils souffroient que le dedans, la partie la plus importante, fût pleine de corruption. D'après cette connoissance du caractère et des principes du pharisien, il est aisé d'apprécier sa conduite dans le temple. Un tel effet devoit produire cette cause.
De tout temps cela est arrivé par une fatalité attachée aux abus qui se sont glissés dans les cultes religieux; ils dégénèrent insensiblement en cérémonies externes, eux qui devroient toujours consister dans la pureté et l'intégrité de l'ame. Comme ces rites sont aisément mis en pratique, et qu'on peut atteindre à leur perfectibilité sans une grande résistance de la chair et du sang, il est naturel qu'ils jettent ceux qui les profanent dans l'intime conviction de leur mérite, et dans le mépris de celui des autres; ils se pénètrent de leur sainteté, et se targuent facilement de leur relation avec la divinité, et de leur position vis-à-vis d'elle. Voilà la vraie définition de l'orgueil spirituel.
Quand le véritable esprit de la piété s'éteint ainsi dans les ténèbres de quelques cérémonies fastueuses, la célébration du sacrifice qui devoit apporter les plus grands avantages, ressemble plus, avec ses décorations scéniques, à une représentation théâtrale, qu'à un sacrifice humble et solennel offert par la poussière et la cendre devant le trône du Tout-Puissant. Il est bien plus facile dans le système mécanique d'avoir des prétentions à la sainteté, que lorsque le caractère de la piété doit se reconnoître au combat perpétuel de l'homme contre ses passions. Il est plus aisé à un espagnol superstitieux de signer son front et de murmurer ses prières qu'à un protestant humble de subjuguer les élans de la colère, de l'intempérance, de la vengeance, et de paroître devant son créateur avec les dispositions qui lui conviennent. L'opération de se laver d'eau bénite n'est pas si difficile que celle de tenir son ame pure et chaste, nette d'aucune action, d'aucune pensée impure. Il est plus court de s'agenouiller et de recevoir l'absolution de ses fautes que de la mériter, non pas des mains des hommes, mais de celle de Dieu qui voit notre cœur, et qu'on ne peut tromper. L'action de garder le seul temps du carême, et de s'abstenir certains jours de la semaine de la chair, n'est pas si pénible que celle de s'abstenir de ses œuvres dans tous les temps; ce point coûte sans doute davantage à ces riches épicuriens qui convoquent tous les arts autour de leur table, et qui se livrent tellement à leurs appétits mortifiés, que leurs festins de jeûne les punissent plus par les excès que par les privations.