Je vais suivre ce même plan, et je vous demande, mes frères, la permission de faire sur cette parabole les réflexions qui s'élèvent dans mon esprit; je conclurai comme notre Seigneur, par une exhortation à l'humilité et à la bienfaisance; elle tombe naturellement du sujet.

Un voyageur, dit notre Sauveur, alloit de Jérusalem à Jéricho: il tomba parmi des voleurs, qui le dépouillèrent et le laissèrent à moitié mort. Il est en nous un instinct qui nous engage à prendre part aux accidens auxquels les hommes sont exposés, quelque cause qui les ait produits; mais quand ils arrivent sans la moindre faute ou la moindre indiscrétion du malheureux qui les essuye, ils portent alors un caractère si intéressant, que d'abord ils nous deviennent propres: ce n'est pas même par la réflexion; mais nous nous trouvons tout-à-coup disposés par la générosité et la tendresse à la compassion; elle est dégagée de tout motif personnel. Oui, sans aucun acte de notre volonté, nous souffrons avec celui qui souffre, nous sentons, sans savoir pourquoi, notre cœur oppressé du poids de l'infortune dont nous sommes spectateurs. Mais lorsque la scène s'ensanglante, quand les circonstances du malheur deviennent compliquées, notre esprit est alors détenu captif, il ne peut faire aucune résistance quand il le voudroit, il est livré aux tendres émotions de la pitié, et aux réflexions profondes de la douleur. Quand on considère la partie aimante de notre naturel, sans regarder au-delà, il est impossible qu'un homme spectateur de la misère, ne se trouve attaché aux intérêts de celui qu'elle dévore, je dis impossible, et il y a pourtant des êtres… Comment les décrirai-je? Ils sont formés d'une matière si impénétrable, l'égoïsme les a endurcis graduellement à un tel point d'insensibilité, qu'ils semblent ne pas participer à la nature humaine, et n'avoir aucune connexion avec notre espèce. Dieu nous en donne deux tristes exemples, dans la personne d'un prêtre et d'un lévite qu'il nous représente passant auprès de l'infortuné voyageur sans lui tendre la main pour l'assister, ou lui dire un seul mot pour adoucir ses peines.

Un prêtre vint là par hasard! Dieu de bonté; un ministre de ta religion a pu manquer d'humanité! un homme dont la tête étoit remplie des vérités de la première, a pu avoir un cœur vide de la seconde! Tel est cependant le cas présent. Quoiqu'il soit pénible dans la théorie de supposer que la moindre prétention à la piété, et la violation d'un de ses premiers devoirs, se trouvent ensemble dans le même individu, ce personnage dans le fait n'est point fantastique.

Jetez un regard sur le monde. Combien de fois y verrez-vous un malheureux, dont le cœur resserré n'a jamais été ouvert à l'affliction des hommes; il se cache sous l'apparence de la piété, et se couvre du vêtement de la religion, vêtement que personne n'a droit de porter, si ce n'est l'homme miséricordieux. Voyez avec quelle sainteté il marche vers la fin de ses jours, dans le chemin que l'égoïsme lui a tracé; il ne se tourne jamais vers sa droite ni vers sa gauche; mais attentif à ses pas, il attache sa vie entière sur le sol qui le porte; il semble craindre de lever les yeux, de peur d'appercevoir par malheur quelque chose qui le détourne de la ligne droite que l'intérêt prolonge devant lui; s'il rencontre par hasard un objet de détresse, qui le menace d'un sort pareil, semblable à l'homme de l'évangile, il passe dévotement de l'autre côté, comme s'il vouloit se préserver des impressions de la nature, ou éviter les inconvéniens auxquels la pitié pourroit le conduire.

Il ne manque qu'un trait à ce tableau de l'homme impitoyable, pour le rendre tout-à-fait odieux, et Jésus-Christ va l'achever. Un lévite passant en cet endroit s'approcha de lui, et le regarda. Ce n'étoit pas un coup-d'œil rapide, effet de la négligence et d'un moment d'inconsidération, faute dont les meilleurs caractères sont quelquefois atteints, et qui les mène au-delà du point où ils auroient voulu s'arrêter. Non… ce regard, au contraire, aggravoit un acte délibéré d'insensibilité; il procédoit du cœur le plus endurci. Quand il fut auprès de lui, il le regarda, et considéra ses infortunes; il donna à la nature et à la raison le temps de s'éveiller, il vit le danger imminent du pauvre voyageur, la nécessité pressante de le secourir dans un accident qui réclamoit hautement son aide, et après tout cela, il se tourna et le laissa à sa détresse et à son affliction.

Dans toutes les actions semblables à celle-ci, les hommes les plus méchans rendent au moins hommage à l'humanité, en s'efforçant de garder les apparences autant qu'ils peuvent. Quelques crimes dont ils se rendent coupables, ils ont toujours à offrir quelques motifs vrais ou faux pour satisfaire leur conscience et le monde; et bien souvent, Dieu le sait, pour en imposer à tous les deux. Il seroit intéressant de donner ici quelques conjectures sur ce qui se passa dans le cœur du lévite, et de montrer par quelle tournure de casuiste il s'arrangea avec sa conscience en approchant le voyageur, et comment il garda tous les passages que la piété pouvoit se frayer jusqu'à son cœur; mais il est pénible de séjourner aussi long-temps sur cette partie désagréable de la parabole, hâtons-nous vers sa conclusion; elle est si aimable, qu'on ne peut pas aisément être stérile en ses réflexions.

Un Samaritain, dit notre Sauveur, en passant par-là, s'approcha de lui, et dès qu'il l'eut aperçu, il en eut pitié. Il vint, pansa ses blessures avec du vin et de l'huile, le mit sur son cheval, le conduisit vers une hôtellerie, et y prit soin de lui. Il est à peine nécessaire de vous rappeler que les Juifs n'avoient aucun commerce avec les Samaritains. D'anciennes querelles de religion, les pires de toutes les querelles, avoient semé une telle zizanie entr'eux, qu'ils se tenoient mutuellement dispensés non-seulement de tous les devoirs de l'amitié, mais encore des actes les plus communs de la civilité et de l'humanité. Telle étoit du vivant de notre Seigneur la force de ce préjugé, que la femme de Samarie sembla étonnée que lui Juif demandât de l'eau à elle Samaritaine; d'après ces principes, quelque pitoyable que fût l'accident de l'infortuné voyageur, quelque faveur qu'il eût en plaidant devant son cœur la cause de la pitié, il avoit fort peu de secours et de consolation à attendre de ce côté-là.

«Hélas! pouvoit-il dire, deux fois on a passé à côté de moi, j'ai été négligé par des gens de ma nation et de ma religion, par des gens astreints par tant de devoirs à me secourir, un prêtre et un lévite à qui leur profession prescrivoit la pitié, et que leurs connoissances enseignoient à me secourir, m'ont laissé sans aide; que dois-je espérer? que dois-je attendre d'un passant, d'un étranger, d'un Samaritain enfin, délié de toute obligation envers moi, enflammé au contraire d'une haine nationale et mortelle contre moi, mon ennemi, et plus empressé sans doute de se réjouir de mon infortune que de me tendre sa main pour m'en délivrer.»

Ce monologue est naturel, mes frères, mais les actions de l'homme généreux et compatissant déconcertent tous les petits raisonnemens qu'elles occasionnent. La véritable charité, telle que l'Apôtre nous la décrit, va se manifester ici. A l'instant que le pieux Samaritain aperçut sa détresse, toutes les passions ennemies qui, dans un autre temps, se seroient élevées dans son cœur, s'en allèrent, l'abandonnèrent. Il oublia son inimitié, il déracina tous les préjugés que l'éducation avoit plantés et nourris en lui, et à leur place tout ce qui est bon éleva sa voix en faveur de l'infortuné.

Dans de tels caractères, les impulsions de la pitié sont si soudaines, qu'elles ressemblent à celles qu'on excite sur un instrument de musique obéissant à la touche; les objets faits pour imprimer ce premier mouvement, font un effet si instantané, que l'on croiroit que la volonté n'y a aucune part, et que la sympathie émue par la bonté est simplement passive. L'ame en de telles occurrences est tellement ravie et emportée, elle se pénètre si profondément de l'objet de la pitié, qu'elle ne fait aucune attention à ses opérations, elle n'a pas le temps d'examiner les principes qui la font agir. Quelque soudaine que nous soit représentée l'émotion du Samaritain, ne croyez pas cependant que ce fut un mouvement mécanique. Elle dérivoit d'un principe d'humanité et de bonté agissant en lui; ce principe influa non-seulement sur cette première impulsion, mais il se perpétua avec elle dans tout le reste de sa conduite édifiante.