Comme il est si doux de regarder dans un bon cœur, et de tracer tout ce qui s'y passe en pareille rencontre, je vous demande la permission de m'arrêter un instant pour considérer comment le principe agit dans celui du bon Samaritain.

Il s'approcha de la place où le voyageur malheureux étoit étendu, et à l'instant qu'il l'aperçut sans doute il fut saisi par ces réflexions.

«Grand Dieu! quel spectacle affreux est devant moi! un homme dépouillé de ses vêtemens… blessé… couché languissant sur la terre… prêt à expirer, sans avoir un ami pour le secourir dans son agonie, ne pouvant pas espérer qu'une main favorable ferme ses yeux quand il ne sera plus! mais peut-être mon ame se taira-t-elle quand je réfléchirai sur la manière dont je dois me comporter avec ce malheureux, il est Juif… je suis Samaritain… ah! ne sommes-nous pas tous les deux des hommes, notre nature n'est-elle pas la même, ne sommes-nous pas sujets aux mêmes maux? Changeons de condition un instant, si ce lot me fût échu dans mon voyage, qu'aurois-je attendu à sa place? aurois-je désiré qu'en me voyant blessé demi-mort, il eût fermé à mon aspect ses entrailles, qu'il eût doublé le poids de ma misère, en passant auprès de moi sans en avoir pitié? Mais je suis un étranger à l'égard de cet homme… soit. Suis-je étranger à sa condition? les infortunes ne sont pas particulières à une nation, à une tribu, elles appartiennent à toutes, elles ont un droit universel sur tous, sans distinction de climat, de pays, ou de religion. Je suis un étranger! mais ce n'est pas sa faute si je ne le connois point, et il est injuste qu'il en souffre. Si je le connoissois, peut-être aurois-je une juste raison de le plaindre, de l'aimer davantage; peut-être homme d'un rare mérite, la vie, le bonheur des autres dépendent de la sienne; peut-être à cet instant où il gît oublié, dans l'infortune, toute une famille joyeuse attend-elle joyeusement son retour, et compte-t-elle avec une affectueuse impatience les heures de son retard! oh! s'ils savoient le malheur qui lui est arrivé, comme ils voleroient à son secours! que je me hâte de suppléer à ces tendres devoirs, en pansant ses plaies, et le conduisant dans un lieu de sûreté. Si mon assistance vient trop tard, je le consolerai du moins dans sa dernière heure, et si je ne puis rien faire de plus, j'adoucirai ses infortunes, en laissant tomber une larme de pitié sur elles.»

Le bon Samaritain eut sans doute ces pensées, sa conduite généreuse nous le fait augurer, et Jésus-Christ nous le représente animé d'un zèle fraternel, et plein de la sollicitude tendre d'un père qui, non content de pourvoir aux besoins présens du voyageur, regarde plus loin encore, et avise à ce que rien ne lui manque quand il sera parti, et qu'il ne pourra plus le secourir.

Je n'ai pas besoin d'autres argumens pour vous prouver combien sont profondes les racines que la pitié a jetées dans le cœur de l'homme, que le plaisir que nous prenons à assister à un pareil spectacle. Quelques philosophes ont eu beau peindre la nature humaine avec d'autres couleurs (et à quel but? je l'ignore) la réalité combat tellement leurs systèmes, que d'après le penchant naturel qui nous porte vers un malheureux, nous exprimons cette sensation par le mot humanité, comme si elle étoit inséparable de nous. Dans la première partie de ce discours, j'ai semblé croire le contraire en adressant quelques reproches aux égoïstes qui ne paroissent prendre aucune part à rien, si ce n'est à ce qui les concerne, et cependant je suis persuadé, pour rendre justice à notre nature, qu'un homme s'est fait une violence extrême, et a souffert plus d'un combat pénible avant d'être parvenu à ce degré d'insensibilité.

Observez que le prêtre passa de l'autre côté; il eût pu passer, me direz-vous, à côté du malheureux voyageur sans tourner la tête; non. Un acte d'inhumanité est toujours accompagné d'un blâme secret, dont les méchans ne peuvent pas triompher; tel homme, comme celui-ci, peut commettre un acte de barbarie qui, au même instant, rougira en vous regardant en face; il est forcé de détourner ses yeux ayant d'avoir le courage d'exécuter son projet. Que l'homme est une créature inconséquente! en faisant le mal, il ne peut refuser son suffrage à ce qui est bon et digne de louange.

J'ai assez parlé sur la première partie de cette parabole, et je viens à la seconde, en vous exhortant, ainsi que notre Sauveur exhorta l'homme de loi, d'aller et de faire comme le Samaritain. Mais j'ai été si abondant dans mes réflexions sur cette histoire pieuse, que j'ai insensiblement incorporé avec elles, tout ce que je pourrois vous dire en faveur d'un exemple aussi aimable; c'est ainsi que j'ai anticipé la tâche que je m'étois proposée. Je ne vous retiendrai donc plus que par une seule remarque sur le sujet en général. La voici. Il est notable dans plusieurs passages de la Sainte-Ecriture que notre Seigneur en nous dépeignant le jour du jugement, le fait de telle manière, que ses grandes recherches doivent principalement se rapporter à l'exercice de la miséricorde, comme si notre sentence finale devoit être prononcée exactement sur son mépris ou l'observation de cette vertu. «J'avois faim, et vous m'avez donné à manger; j'avois soif, et vous m'avez donné à boire; j'étois nu, vous m'avez habillé; j'étois malade, vous m'avez visité; j'étois captif, vous êtes venu à moi.» N'en induisez pas cependant que le juge clairvoyant ne prendra garde à aucune autre bonne ou mauvaise action; mais il veut vous apprendre nommément qu'un caractère bienveillant et charitable est un témoignage qui atteste la présence de toutes les vertus. Quand vous me parlez d'un homme miséricordieux, vous me le représentez doué de mille belles qualités, je me jette à son col, je lui confie ma femme, mes enfans, ma fortune, ma réputation. C'est lui dont l'apôtre parle; il ne tuera pas, il ne volera pas, il ne se parjurera pas. Tout cela veut dire que les chagrins que ces crimes font naître dans le cœur des hommes, sont si fortement sentis par l'homme miséricordieux, qu'il n'est ni en son pouvoir, ni en son caractère de s'en rendre coupable.

Concluons que la charité et l'amour de notre prochain sont la fin du commandement, et que celui qui l'observe a rempli le vœu de la loi. Ainsi soit-il.

LA CONDUITE DE FELIX
ENVERS SAINT PAUL.

SERMON SUR L'AVARICE.