Il renvoya l'une à une audience plus particulière, qui n'eut jamais lieu, et l'autre dans les ténèbres d'un cachot, où il resta deux ans; il espéroit recevoir de l'argent pour sa liberté, ainsi que le texte nous l'apprend. Lorsqu'enfin il quitta la province, il voulut obliger les Juifs, c'est-à-dire, qu'il voulut servir son intérêt d'une autre manière, il leur prouva qu'il n'avoit rien fait pour le prisonnier, le laissa dans les chaînes et à la perspective désespérante d'y finir ses jours.
L'avarice n'est point un vice cruel par lui-même; on peut donc imaginer qu'un mêlange de motifs divers remplissoit le cœur du gouverneur; il agissoit d'une manière si opposée à l'humanité et à sa propre conviction, que si l'on pouvoit faire élever ici des conjectures, on trouveroit aisément la base qui peut les supporter. Il semble que Drusilla, que sa curiosité conduisit aux instructions de Paul, avoit un rôle qui eût très bien figuré dans notre siècle. Joseph nous apprend qu'elle avoit abandonné le Juif son époux, et que sans aucun motif légal de justifier son divorce, elle s'étoit donnée à Félix sans cérémonie. Quoiqu'elle soit appelée ici sa femme, elle étoit la femme d'un autre, et vivoit par conséquent dans l'adultère le plus ouvert. Il étoit impossible que Saint-Paul en expliquant la foi du Christ, en développant la morale de l'Evangile, et déployant les lois éternelles de la justice, les obligations immuables de la tempérance dont la chasteté est une branche, il étoit impossible, dis-je, que quand il auroit eu envie de temporiser, il eût retenu la fougue de ses paroles, et n'eût pas offensé l'intérêt et l'amour de Drusilla. On ne nous dit pas qu'elle trembla à ce récit comme Félix; elle étoit sans doute agitée d'autres passions, et l'apôtre en ressentit les effets. Pouvoit-il résister à deux ennemis aussi violens que l'amour et l'avarice combinés contre lui?
Mais puisque le texte ne parle que de l'un de ces motifs, nous nous tairons avec lui sur l'autre.
Il est remarquable que le même apôtre parlant des mauvais effets de l'avarice dans son épître à Timothée, affirme qu'elle est la cause de tous les maux, et je ne doute pas que le souvenir de ses souffrances n'ait beaucoup influé sur la sévérité de cette réflexion. On citeroit à l'infini des exemples pour prouver que l'amour de l'argent n'est qu'une passion subordonnée et ministérielle, et qu'elle n'est que le support de quelqu'autre vice. C'est lorsqu'elle nourrit l'ambition, la prodigalité, la luxure, que sa rage se déploye sans merci et sans discrétion; dans tous ces cas elle n'est point, à proprement parler, la racine de ces maux, elle n'en est que les branches.
Cette pensée me fait souvenir que j'ai dit plus haut que l'avarice n'est point une passion naturellement cruelle. Elle ne se présente pas d'abord à notre imagination sous cet aspect. Nous la considérons comme une inclination criminelle, incapable de nous faire juger et exécuter ce qui est bon; mais comme elle ne travaille pas pour elle-même, pour savoir ce qu'elle est réellement, il faut connoître quels maîtres elle sert; ils sont innombrables et de différentes humeurs; l'avarice emprunte de chacun d'eux quelque chose de leurs caractères et de leurs passions.
Voilà pourquoi il y a dans l'amour de l'argent un mystère plus grand, plus singulier, que dans toute autre problême qu'on puisse proposer, quelque bisarre qu'il soit.
Dans la supposition la plus favorable, quand cette passion semble ne chercher autre chose que son propre amusement, il y a bien peu de choses à dire sur son humanité. Ce qui est un plaisir pour l'avare est la mort pour d'autres hommes. Au moment où cette inclination sordide saisit le timon et gouverne, adieu toutes les affections honnêtes et naturelles, adieu tous les liens qui attachent l'individu à ses parens, ses amis, ses enfans; comme toutes les obligations s'évanouissent! voyez l'avare dénué de tout sentiment quelconque; le cri perçant de la justice, les lamentations profondes de l'humble misère sont des sons auxquels il n'accoutume pas ses oreilles. Grand Dieu! vois, il passe à côté de celui que tu as frappé, sans se laisser aller à la moindre réflexion! Il entre dans la cabane de cette veuve éperdue à qui tu as enlevé son époux et son enfant, sans soupirer! Oh! si je dois être tenté, mon Dieu! que ce soit par l'ambition, la gloire, par quelque vice généreux et humain; si je dois tomber que ce soit sous les efforts de quelque passion que tu aies tissue dans ma complexion naturelle, qui n'endurcisse pas et ne resserre pas mon cœur, mais qui y laisse assez de place pour que je t'y trouve quelquefois!
Il seroit facile d'ajouter ici les argumens communs que la raison offre contre ce vice; mais ils sont tellement connus, qu'ils ne paroissent pas nécessaires.
Je pourrois citer ce qu'un philosophe ancien nous dit sur l'avarice; mais le malheur est que pendant qu'il écrivoit contre les richesses, il jouissoit de la plus grande fortune, et cherchoit tous les moyens de la rendre plus immense.
Avec quel plaisir un prédicateur enrichiroit son discours en y cousant les maximes des anciens et des modernes sur l'amour de l'argent, il vous informeroit,