«Que la pauvreté manque de quelque chose, et l'avarice de tout.
»Qu'un avare a des richesses comme un malade la fièvre, pour en être tyrannisé et non pour leur commander; que l'avarice est le vêtement le plus voisin de l'ame, le dernier vice qu'elle dépouille.»
Combien notre Sauveur sait mieux parler à nos cœurs quand il nous dit, que la vie de l'homme ne consiste pas dans l'abondance des choses qu'il possède, la seule comparaison du câble et du passage étroit qu'on lui ouvre, exerce une puissance plus coërcitive, que les sentences de la philosophie.
Je vais tâcher de déduire quelques autres réflexions de cette histoire sacrée, et de les rendre applicables à la vie humaine.
Il n'y a rien qui intéresse plus notre bonheur, que de se former de justes idées sur les hommes et les choses; car à proportion que nous acquérons cet art difficile, nous nous rendons agréables au monde, et en nous gouvernant d'après de tels jugemens, nous assurons notre tranquillité et notre bien-être pendant notre passage. Les méprises et les faux pas qui dérivent de l'ignorance sont si nombreux et si fatals, que rien n'est plus instructif que les recherches qui peuvent nous faire connoître nos erreurs. Elles sont souvent bien grossières; quand on considère le monde, et les notions qu'il se fait, quand on voit par quelles considérations il est gouverné, on dit de la folie de ses jugemens, ce que le prophète disoit de la folie de ses actions: nous sommes fort sages pour mal faire, mais nous n'avons pas le sens de bien juger.
Que nous errions dans des questions abstraites, de pure spéculation, cela n'est pas étrange; nous vivons environnés de mystères et d'énigmes; tout ce qui s'offre sur notre chemin sous un point de vue ou sous l'autre peut dérober et confondre notre entendement; mais nous devrions cependant saisir les extrémités, et ne pas prendre un contraire pour l'autre. Il est rare, par exemple, que nous estimions la vertu d'une plante être chaude, quand elle est excessivement froide, et que nous éprouvions l'opium pour nous tenir éveillés; et cependant nous tentons de pareilles expériences dans la conduite de la vie, ainsi que dans son but principal. Dire que ces déterminations vicieuses ne dérivent pas d'un défaut de jugement en nous, seroit vouloir en réfléchir le déshonneur sur Dieu, comme s'il nous avoit créés et envoyés dans le monde pour y faire des folies. Son cœur est aussi juste que ses jugemens sont vrais. Il faut donc supposer que dans toutes nos inconséquences, il est un motif secret, qui maîtrise notre esprit et le détourne de la raison et de la vérité.
Quel est-il? si nous ne voulons pas prendre la peine de le chercher en nous, nous le trouverons enregistré dans la conduite de Félix, et la même explication que le texte en donne pourra nous servir quand nous voudrons parvenir à connoître le secret de nos jugemens injustes. Ce motif caché est en quelque considération de notre amour-propre, quelque contrat impur entre nous et nos passions.
Les jugemens des plus désintéressés parmi nous reçoivent quelque teinture de leurs affections; nous les consultons généralement dans les points douteux, et tout va bien quand la matière en question est décidée avant que l'arbitre soit appelé; mais quand les passions maîtrisent l'homme entier, qu'il est douloureux de voir l'office auquel est réduite la raison, cette grande prérogative de la nature. Elle sert bassement celui qui devroit être son esclave, et s'occupe à ramasser des argumens captieux pour justifier ses vices.
Pour juger sainement de notre mérite, retirons-nous un peu loin du monde, et considérons ses plaisirs; considérons aussi ses peines, sous toutes leurs vues et dans toutes leurs dimensions. C'est la raison sans doute pour laquelle Paul, quand il entreprit de convertir Félix, parla d'abord sur le jugement universel; il vouloit détourner son cœur du monde et de ses plaisirs qui métamorphosent l'homme sage en sot.
Si vous élargissez vos opérations sur ce plan, vous trouverez que là, consistent les maux occasionnés par ces opinions perverses qui ont si long-temps divisé le monde chrétien, et qui le tourmenteront toujours.