Telle seroit la conclusion de cet événement, cependant imaginons pour un instant que Dieu par complaisance pour le monde curieux, ou d'après un meilleur motif, par compassion pour ce monde pécheur, daigne éveiller ce spectre du sommeil de la mort, et nous l'envoyer pour alarmer nos consciences et nous rendre meilleurs chrétiens, meilleurs citoyens, et serviteurs plus zélés.

Il faut d'abord croire que pour obtenir notre attention, et se concilier notre cœur, il ne nous effraieroit pas par un appareil lugubre et bruyant, mais qu'en flattant nos passions et notre intérêt, il nous prépareroit à l'entendre. Le voilà, il va nous parler.

«Je suis le messager du Très-haut, il veut vous combler de biens, mais il faut un peu vous départir des vôtres; que ce mot ne vous alarme point, ce n'est pas de vos maisons, de vos terres, de vos possessions, que je veux vous chasser. Je ne veux pas vous faire oublier vos femmes, vos enfans, vos sœurs et vos frères; je ne prétends pas même vous enlever des plaisirs raisonnables, et vous priver des jouissances naturelles. Ne vous départez que de ce qu'il est dangereux pour vous de garder, vos vices. Ils conduisent à votre porte la mort et la misère».

Il insisteroit et nous prouveroit par mille argumens que la tempérance, la chasteté, la paix, la justice, la charité et la bienveillance sont aussi utiles à l'homme qu'agréables au créateur, et que si nous en étions à capituler avec Dieu avant de nous soumettre à son empire, il nous convaincroit qu'il est impossible de se former aucun système d'intérêt plus sûr que celui d'une vie incorruptible et juste, et que la modération dans nos désirs, en honorant notre nature, est le rafinement le plus exquis du bonheur.

Quand nos alarmes sur notre intérêt auroient été ainsi calmées, le spectre s'adresseroit sans doute à nos autres passions. Il nous donneroit ensuite quelques idées des perfections de Dieu, il nous imprimeroit la vénération que sa majesté et sa puissance commandent, ils nous rappelleroit que nous sommes des êtres d'un jour, nous hâtant sans relâche vers une contrée d'où nous ne reviendrons plus, que pendant notre pélerinage nous sommes comptables envers ce Dieu, riche, il est vrai, dans ses récompenses, mais terrible en ses jugemens, ce Dieu qui calcule et enregistre toutes nos actions, qui marche sur nos traces, s'assied à côté de nos lits, épie nos démarches, ce Dieu si exact qu'il punit même les pensées secrètes de notre cœur, et qui a fixé un jour solennel, où il doit nous juger sur toutes ces informations.

Il ajouteroit… mais avec l'éloquence de l'inspiration, qu'ajouteroit-on qui n'ait pas été dit? tous les pouvoirs de la nature ont fait mille et mille expériences sur les espérances et les craintes de l'homme, sur sa raison et ses passions. On a multiplié les instructions, on a pressé de telle sorte les argumens sur les argumens qu'il est paradoxal qu'une religion aussi avantageuse n'ait pas été plus inculquée par ses professeurs.

Le fait est que le genre humain n'est pas toujours d'humeur à être convaincu. Tant que le contrat fait entre nous et nos passions subsiste, les argumens ne viendront à bout de rien. Nous nous amusons de la cérémonie de notre conversion, mais nous ne raisonnons pas sur la faculté qui peut l'opérer, tant que nous voyons les choses sous les couleurs brillantes dont la trahison des sens les peint. En vérité, quand on jette un coup-d'œil sur le monde, et qu'on y voit les hommes enclins à blâmer le mal autant qu'à le commettre, on croiroit que tous ces discours de vertu et de religion ne sont que des matières de spéculation bonnes pour amuser quelques momens perdus, et l'on en concluroit que nous nous accordons tous à une même chose, bien parler et mal agir… En vain, un mort s'élèveroit-il du tombeau.

Ah! si les instructions que Dieu a portées aux hommes, et celle qu'il les a rendus capables de se procurer ne les ramènent pas vers la religion, ils se roidiront toujours contre l'évidence: on s'élèveroit en vain pour les convaincre, la terre auroit beau rendre son dépôt, ce seroit la même chose; chaque homme reprendroit bientôt son premier chemin, et les mêmes passions produiroient les mêmes vices jusques à la fin du monde.

Telle est la principale leçon que nous offre cette parabole. Je vais la commenter: elle me présentera peut-être dans son cours quelqu'autre instruction à recueillir.

Cette histoire est une des plus remarquables de l'évangile. Notre Seigneur nous représente une scène, dans laquelle les deux contrastes les plus parfaits que l'on puisse établir dans les conditions, passent à-la-fois devant nos yeux. C'est un homme élevé au-dessus du niveau du genre humain, et porté au pinacle de la prospérité, des richesses, du bonheur. Je dis du bonheur, par complaisance pour le monde, et dans la supposition que les richesses nous rendent heureux, tandis que leur poursuite enflamme tellement notre imagination, que nous mettons en jeu pour elles notre esprit et notre corps, comme si nous ne les estimions jamais à un prix trop haut. Ce sont les gages de la sagesse comme de la folie. La parabole ne nous dit pas ce qu'elles coûtèrent au riche; nous nous tairons avec l'écriture; elle ne parle que des avantages extérieurs qu'elles procuroient à sa vanité et à sa délicatesse. Pour satisfaire l'une, il s'habilloit de pourpre et de lin; pour contenter l'autre, il se traitoit délicieusement chaque jour; sa table abondoit en tout ce que les divers climats peuvent fournir, ce que le luxe peut inventer, ce que la main de la science sait métamorphoser et tourmenter.