Tout auprès de la porte de son palais nous est représenté un objet que la Providence sembloit avoir placé là pour guérir l'orgueil du riche, et lui montrer le degré d'avilissement où l'homme peut être ravalé. C'étoit un être frappé de la disgrâce de la nature, sans amis, sans biens, manquant enfin de tout ce qui eût pu adoucir ses malheurs.

Dans cette cruelle position, il est représenté désirant les miettes qui tombent de la table du riche, ses vœux et sa demande restant sans succès; ce riche, comme tant d'autres dans le monde, étoit trop élevé sans doute pour que ses yeux apperçussent distinctement les souffrances de son frère; se rassasiant sans cesse dans des banquets magnifiques, il avoit oublié que la faim fût une maladie inscrite dans le catalogue des infirmités humaines.

Surchargé de malheurs et de tous les besoins qu'un monde inhospitalier avoit entassé sur sa tête, le pauvre se courboit et s'affaissoit en silence sous ce fardeau… Mais, grand Dieu! d'où vient cela? pourquoi souffres-tu ces calamités dans le monde que tu as créé? Est-ce pour ton honneur et ta gloire, qu'un homme mange le pain de l'abondance, tandis que mille autres de son lignage rongent celui de la douleur? que celui-ci soit couvert de pourpre et marche dans des sentiers couverts de roses, tandis que les autres à demi couverts de haillons se traînent péniblement, et passent à sa porte la tête baissée? est-ce pour ta gloire que l'ombre ténébreuse de la misère est étendue sur tes ouvrages? ou bien n'en devons-nous voir qu'une partie? ah! lorsque la chaîne qui tient les deux mondes en harmonie se détendra et se brisera; quand l'aube de ce jour apparoîtra, auquel le dernier acte du monde en déployera la catastrophe; quand tous les hommes seront cités pour répondre à tes questions: alors, alors, tu justifieras tes décrets, et tu fermeras la bouche à toute plainte.

Après un long jour de miséricorde, perdu dans la débauche et la dureté, l'homme riche mourut aussi, et selon la parabole, il fut enterré. Il fut enterré sans doute en triomphe, avec l'orgueil mal placé des funérailles, et les décorations vaines que la folie humaine prostitue dans ces occasions.

Ici se brisa la grandeur épicurienne du riche, c'est ici le dernier spectacle qu'il donna au monde; celui qui le suit présente une scène d'horreur. Notre Seigneur le peint dans l'état le plus abject de la misère, élevant ses yeux vers le ciel, et criant merci au patriarche Abraham.

Et Abraham lui dit: mon fils, souviens-toi que pendant ta vie les biens furent ton partage.

Mais ces biens, ne les avoit-il pas reçus du ciel? pouvoit-on les lui reprocher? avec quelque sévérité que l'écriture parle contre les richesses, il ne paroît point qu'une vie et une dépense fastueuse fussent le crime du mauvais riche, et que cette qualité fût une partie constituante de son caractère. Il en étoit alors comme aujourd'hui. Le rang qu'il occupoit dans le monde justifioit peut-être ses dépenses, il les exigeoit même sans qu'on dût les lui reprocher; car la différence des états se fait connoître ordinairement à ces marques distinctives que la coutume impose. L'excessive abondance et la magnificence qu'étaloit Salomon, lui qui avoit dix bœufs engraissés, vingt autres hors des pâturages, cent moutons, sans compter les chevreuils, les cerfs, les daims et les oiseaux, trente mesures de fleur de farine, et soixante mesures de farine pour l'approvisionnement journalier de sa table; cette magnificence, dis-je, ne lui étoit pas imputée à crime; elle dénotoit au contraire l'abondance des bénédictions du ciel sur sa tête; lorsqu'il en est autrement, cela vient de l'usage pervers des richesses prodiguées pour de mauvaises fins, souvent contraires aux motifs pour lesquels elles nous ont été données, qui sont de réjouir le cœur, l'épanouir, et le rendre bienfaisant.

Et voilà précisément le piége où le riche étoit tombé; s'il eût vécu moins somptueusement, il eût trouvé quelques heures favorables à la méditation, il eût disposé son ame à concevoir une idée de la pauvreté, elle eût senti la compassion.

Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu pendant ta vie les biens en partage, et que les maux ont été celui de Lazare. Souviens-toi… ô le fâcheux souvenir! un homme qui a traversé ce monde avec tous les avantages et les bénédictions de son côté, comblé de richesses par la main de Dieu, entouré d'amis, et reçu aux acclamations de la société qui le divinise, se rappeler combien il a reçu, combien peu il a donné, qu'il n'a été l'ami, le protecteur, le bienfaiteur de personne… Dieu miséricordieux! priant en vain pour lui-même, il est enfin représenté intercédant pour ses frères, et demandant que Lazare leur soit envoyé pour leur donner des avis, et les sauver de la ruine dans laquelle il est tombé; ils ont Moïse et les prophètes, répond le patriarche, qu'ils les écoutent. Le malheureux n'est pas content de cette réponse. Il persiste, il insiste… Abraham! si des limites de la mort quelqu'un leur étoit envoyé, ils se repentiroient. Il le croyoit, mais Abraham savoit le contraire, et j'ai expliqué déjà les motifs de sa détermination; tirons quelques autres instructions de la parabole.

Notre Seigneur en nous découvrant les dangers auxquels les richesses exposent les hommes, nous déclare combien il est difficile aux riches d'entrer dans le royaume des cieux.