Oui, les richesses sont la plus dangereuse bénédiction du ciel, et celle dont il est le plus malaisé de profiter. Elles nous environnent de flatteurs et de faux amis qui concourent à l'envi à notre perte; elles multiplient nos fautes et savent nous les cacher, elles se prêtent journellement à toutes nos tentations, elles ne nous donnent ni le temps de réfléchir sur nos erreurs, ni l'humilité qui peut nous en faire repentir. Bien plus, et ce qui paroît étrange, elles nous invitent à l'avarice même. Il paroît qu'au milieu des mauvais offices que nous rend la fortune, on ne devroit pas chercher ce vice; cependant on voit le cœur d'un homme se resserrer à mesure que ses richesses s'étendent, plus il s'emplit et plus il est vide.

Mais il est peu nécessaire de prêcher contre ce vice; nous semblons tous avoir du penchant à l'extrême opposé: le luxe et la dépense: et lorsqu'on nous en parle, nous nous contentons, pour toute solution, de dire qu'il est une conséquence naturelle du commerce et des richesses et leur commun but.

Vous vous méprenez, mes frères, les richesses ne sont pas la cause du luxe, c'est plutôt le calcul corrompu des hommes. Ils en ont fait la balance de l'honneur, de la vertu, et de tout ce qui est grand et bon; ce préjugé en aiguillonne mille, ils affectent de posséder plus qu'ils n'ont, et s'engagent dans un train de dépenses qu'ils ne peuvent pas soutenir. La nécessité de paroître quelqu'un, pour le devenir, ruine et perd le monde.

Venons-en à la leçon que la parabole nous donne sur la véritable application des richesses; vous avez vu par le traitement du mauvais riche qu'il ne les employoit pas conformément à l'intention de Dieu.

L'intention de Dieu! voulez-vous la connoître? rentrez en votre cœur, et lisez-y l'inscription qu'il y a gravé. Sois bon et miséricordieux. Elle vaut tous les textes et tous les passages que je pourrois citer après elle. Portez-y vos yeux, mes chers auditeurs, un seul moment, et considérez ce qui se passe dans l'homme le plus insensible, lorsqu'il fait un acte involontaire et fortuit de générosité. Quoique cette jouissance appartienne essentiellement à l'homme bon; que le méchant fasse une expérience, qu'il secoure le captif, qu'il jette son manteau sur le pauvre, et il sentira ce qu'on entend par le plaisir d'une bonne action. Ah! pour le mieux connoître appelons-en à l'homme compatissant; la dureté nous donne involontairement cette évidence; mais elle ne sent le plaisir qu'imparfaitement. Comme toutes les jouissances, celle-ci demande quelque sentiment facultatif, elle doit être précédée d'une disposition qui rend bon ce qui l'est en effet, autrement c'est un bien que l'on possède, mais dont on ne jouit pas.

Et d'abord considérez combien il est difficile de persuader à un avare que ce qui n'est pas profitable est bon, et à un libertin que ce qui est agréable est mauvais.

Prêchez à un épicurien qui a modelé son corps et son ame pour tous les plaisirs des sens, dites-lui qu'il essaye combien Dieu est bon. Cette invitation ne vaudra pas pour lui celle qui l'appelle à un banquet.

Ce n'est donc pas à l'avare, c'est à l'homme compatissant, à celui qui se réjouit avec ceux qui se réjouissent, et pleure avec ceux qui pleurent, que j'en appelle. C'est à un cœur généreux, tendre, humain que je raconte les malheurs de l'orphelin et du pauvre, c'est aux hommes enfin que je demande ce pain, qu'on n'ose pas leur demander.

Que puis-je dire de plus? l'éloquence en un pareil sujet ne peut rien apprendre ni rien persuader. Ceux à qui Dieu a accordé les moyens d'être charitables, et envers qui il a été encore plus généreux, en leur donnant la disposition, doivent l'en remercier comme l'auteur des richesses, et de la science de les employer. Il a bâti dans notre cœur le havre derrière lequel les malheureux doivent fuir les tempêtes et le naufrage; la constante fluctuation des choses de ce monde y jette tour-à-tour les enfans d'Adam. En vain des substitutions et des placemens défendent les biens des hommes; l'abondance la plus splendide peut être dissipée, comme les feuilles desséchées que le vent balotte; la couronne des princes peut être ébranlée sur leurs têtes, elle peut en tomber, et ce grand que le monde respectoit, a souvent réfléchi sur la révolution de la roue de la fortune.

Ce qui est arrivé à l'un peut arriver à l'autre; laissons-nous conduire dans toutes nos actions par cette règle que notre Seigneur nous a donnée: faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent.