Ils purent demander, que signifient tous ces commandemens, dans des matières qui paroissent si indifférentes? que signifie cet ordre à les faire observer? pourquoi a-t-on imposé tant d'obligations! pourquoi faut-il obéir à tant de préceptes indignes de la sagesse divine?

Ils purent aller encore plus loin; et quoique leur penchant naturel les portât vers la superstition, quelques aventuriers sans doute gouvernèrent vers le bord opposé, et découvrirent en s'avançant que toutes les religions, quelque régime, quelque dénomination qu'elles eussent, étoient les mêmes; que celle de leur pays étoit un arrangement ingénieux entre les Prêtres et les Lévites, un fantôme effrayant élevé et soutenu par leurs mains; que ses rites et ses préceptes innombrables étoit autant de rouages nécessaires à la machine politique, des inventions faites pour amuser les ignorans, et les retenir dans les ténèbres favorables aux jongleries ecclésiastiques.

Quand à sa morale, quoiqu'elle soit excepté de ce raisonnement par elle-même, ils n'étoient pas en peine de l'adapter à leur systême. Les hommes, disoient-ils, auroient toujours eu assez de raison pour l'avoir trouvée, et de sagesse pour la pratiquer, sans l'assistance de Moïse.

Ils raffinèrent ensuite l'art des controverses religieuses. Quand ils eurent donné à leur systême d'incrédulité toute la force qu'il peut obtenir de la raison, ils commencèrent à l'embellir des tournures épigrammatiques.

Quelque bouffon Israëlite à la fin d'un banquet donna carrière à son talent. Manquant de raison et d'argumens, il essaya le tranchant de son esprit sur les types et les symbôles, et traita les mystères et les matières les plus sérieuses de la religion du ton de la raillerie. Il entassa mille plaisanteries sur les passages sacrés de la loi, persiffla le veau d'or ou le serpent d'airain avec courage, et se moqua des bêtes pures ou impures, en provoquant des sarcasmes contr'elles.

Il fit peut-être un pas de plus. Quand cette contrée heureuse où le miel et le lait couloient, eurent effacé les impressions du joug qui les avoit meurtris, et que les bénédictions du ciel commencèrent à tomber sur eux, il put en conclure qu'ils ne tenoit ces avantages d'aucun autre pouvoir que de leurs propres bras, que la toute-puissance seule des Israëlites leur avoit procuré, et leur conservoit tant de bonheur.

O Moïse! Moïse! combien un pareil raisonnement eût mis à la torture ton esprit doux et patient! si la superstition des Israëlites te fit tomber une fois dans un excès de colère, si tes mains jetèrent les tables de la loi que Dieu avoit écrites, si tu compromis aussi légèrement le trésor du monde, avec quelle indignation et quel pieux chagrin eusses tu entendu les sarcasmes de ceux qui renioient le Dieu qui les avoit délivrés; en disant, quel est ce Dieu dont la voix commande ici à notre obéissance? avec quelle force et quelle vivacité leur eusses-tu rappelé l'histoire de leur nation! que si une jouissance trop aisée des bénédictions du ciel leur avoit fait oublier de regarder derrière et loin d'eux, il étoit nécessaire de leur répéter que leurs ayeuls étoient en Egypte les esclaves de Pharaon, sans aucun espoir de rédemption, que la chaîne de leur captivité avoit été scellée et rivée par une succession de quatre cent trente années, sans aucune interruption favorable à leur liberté qu'après l'expiration de cette periode désolante. Qu'au moment où rien ne sembloit favoriser un évènement aussi glorieux, ils furent arraché presque malgré eux des mains de leurs oppresseurs, et conduits à travers un océan de périls, vers une contrée d'abondance; que ce changement prospère ne fut pas le produit du hasard, et ne fut ni projeté ni accompli par des plans humains qui eussent succombé sous la force extérieure, ou le trouble intérieur, et qui n'auroient pas résisté à la combinaison des accidens imprévus et des passions des hommes, cause de l'élévation et de la chute des empires, mais que tout avoit été exécuté par la bonté et la puissance de Dieu, qui vit les afflictions de son peuple, en eut pitié, et par une chaîne d'évènemens miraculeux, le délivra de l'oppression.

Il leur eût répété que depuis ce grand jour, une suite de succès qu'on ne pouvoit attribuer aux causes secondes leur avoit démontré, non-seulement la providence universelle de Dieu, mais encore son attachement particulier; et que des nations plus grandes et plus puissantes avoient été chassées devant eux, et leurs terres abandonnées aux vainqueurs, pour en jouir à jamais.

C'est ce qu'ils devoient apprendre à leurs enfans et aux enfans de leurs enfans. Générations heureuses pour lesquelles une pareille instruction fut préparée! heureuses, en effet, si vous aviez toujours su faire usage de ce que Moïse vous enseigna.

Laissons les Juifs, et tournons nos regards sur nous. L'occasion glorieuse qui nous rassemble, et le souvenir des nombreuses bénédictions accumulées sur nous, depuis que nous comptons parmi les nations, dictent sans peine l'application que nous pouvons nous faire du reproche de Moïse.