Je commence avec le premier ordre des temps. Il produisit la plus grande délivrance à la nation, celle qui nous sauva des ténèbres de l'idolâtrie par la venue subite du christianisme parmi nous, dès le siècle même des Apôtres.

Quoique cette bénédiction semble nous avoir été commune avec d'autres parties du monde; cependant, quand on réfléchit sur l'éloignement de ce coin de la terre, et sa situation inaccessible en tant qu'île, le peu qu'on connoissoit alors de la navigation et du commerce, la large portion du continent où le nom de Jésus reste de nos jours profané, et celle qui l'avoisine où les premières paroles de son Evangile sont à peine prononcées, on ne peut qu'adorer la bonté de Dieu, et reconnoître dans l'établissement de sa religion, une providence qui nous est plus particulière qu'aux autres nations, où indépendamment des mêmes erreurs et des mêmes préjugés, elle ne rencontroit pas ces obstacles physiques et naturels.

Les historiens et les politiques, qui cherchent les causes par tout ailleurs que dans le plaisir de celui qui dispose des événemens, raisonnent différemment sur tout cela. Ils considèrent ceux-ci comme une matière incidentèle à l'ambition fortuite, aux succès et aux émigrations des Romains. Sous le règne de Claude, lorsque le christianisme s'établit à Rome, quatre vingt mille citoyens de cette capitale du monde vinrent se fixer dans cette île; cet événement établit une communication libre entre les deux nations, la voie fut ouverte aussi pour l'Evangile, et son transport devint fort aisé, mais jamais miraculeux ni divin.

C'est ainsi que Dieu nous permet souvent de suivre les caprices de nos cœurs, tandis qu'il les dirige secrètement, comme l'eau des rivières pour des projets de bonté. C'est ainsi qu'il put rendre cet amour de la gloire inhérent aux Romains, leur inspirer les moyens de poursuivre leur voie ambitieuse, et les guider ici. Il put faire servir la méchanceté des hommes à ses décrets éternels, les faire errer pendant quelque temps hors de leurs limites jusques à ce que ses desseins fussent accomplis, puis tout-à-coup leur enfoncer ses crochets dans les narines, et ramener ces bêtes de proie dans leurs tanières.

Après la manière dont l'Evangile nous fut donné, n'oublions pas comment il fut préservé du danger d'être étouffé et éteint par cet essaim de barbares qui vinrent sur nous du haut du nord, et comme un ouragan ébranlèrent le monde, qui changèrent les noms, les coutumes, la langue, le gouvernement, la face même de la nature par tout où ils se fixèrent. Tout ce qui étoit susceptible de changement sembla périr, et notre religion fut préservée: ah! si elle ne succomba pas sous ce poids immense de ruines, si du moins sa beauté n'en fut pas ternie, n'en attribuons la cause qu'à Dieu. La même puissance qui nous l'envoya la soutint quand la contexture des choses fut par tout brisée.

C'étoit encore peu d'avoir préservé le christianisme d'une destruction totale, comptons parmi les bienfaits de la Providence celui de l'avoir sauvé de cette corruption, que le laps des siècles, les abus des hommes et la tendance naturelle des choses vers la dépravation, ont introduite.

Depuis le jour que commence la réformation, par quels événemens étrangers elle a été exécutée et perfectionnée! si ce n'est pas sans taches et sans rides, du moins sans difformité et sans aucune marque de vieillesse.

Rappelons-nous la bourasque violente qui l'assaillit et la secoua dans cette période de notre histoire que tu teignis et défiguras de sang, Marie! pouvons-nous y réfléchir sans adorer la Providence qui se hâta d'enlever de ta main le glaive de la persécution, en rendant ton règne aussi court qu'il fut barbare?

Si Dieu nous fit, comme aux Israëlites, sucer le miel des rochers, et cueillir l'huile qui découloit des pierres, combien sa miséricorde fut plus signalée! il nous donna ses bienfaits, sans en retirer aucun prix; dans les jours glorieux qui suivirent ce moment d'horreur, quand un règne long, sage et nécessaire pour bâtir les fondemens de l'église, succéda au règne plus court qui l'avoit retirée de ses ruines.

Cette bénédiction étoit nécessaire, et elle nous fut accordée. Dieu prolongea les années d'une princesse renommée jusqu'au terme le plus long, il lui donna le courage de rassembler un peuple errant et persécuté, et de le fixer sur la base de la félicité; il remit entre les mains de ceux à qui il a confié le soin des empires la pierre de touche qui doit éprouver la foi.