De vers le ponant, aux fins de l’horizon, une rougeur étale, un abîme de sang cuivreux où se détermine en silhouette l’ogive mince des peupliers. En haut, le bleu lucide, l’onde claire d’un outremer déjà pâli. Des hirondelles incisent de leur aile noire les volutes pourpres des nuées. Tragiques, des flammes s’écroulent du zénith à l’occident. Et, dans une seule apothéose, vers l’incendie astral qui s’effondre et s’échaffaude, monte, d’abord fumée, l’embrase inepte et glorieux du haillat[2].

[2] Haillat, bûcher, en dialecte gascon.


La foule stupide comme il convient. Des avoués sont venus là, concomités de leurs épouses, flanqués de leurs marcassins. Des guenipes aussi professionnellement. Des blousards — maternels avec excès — érigent à pleins bras leurs mômes englués de morve et de sucre en bâtons.

Bannières en tête, chantres au flanc, voici le clergé nasiférant des cantiques. Autour du bûcher les vicaires génuflectent, goupillonnent et saluent, tandis que le célébrant à grand renfort d’allumettes, provoque l’étincelle paresseuse à jaillir. Un nuage se tord, écharpe grise lamée brusquement de stries écarlates. Des feuilles de buis vert claquent et pétillent, s’enchevêtrent en sequins d’or. Sur le tronc voué ruisselle un baume incandescent, qui le dévore. Les chantres suffoqués renâclent l’hymne de Guy d’Arezzo, le verset à doubles croches où ce moinillon inoccupé harponna « l’ut-ré-mi-fa-sol » tant douloureux aux enfances bien nées.

Un ecclésiastique myope que le brasier roussit quelque peu, s’évertue de ramener son surplis en arrière. Les voyous se culbutent afin d’arder au brandon public les thyrses dont ils vont sur l’heure, effarer mesdames les bourgeoises en souci de leurs mollets.

Et, dans le ciel où rougeoient des flammèches emportées dans le ciel métallique et fumeux comme une forge éteinte, dans le ciel où grandit l’impérissable amour, éclate, sur la cohue imbécile, le rire vengeur des anciens Dieux.


Un âpre soleil darde sur la garrigue ses obliques rayons. La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi. Seul, le claquet des grillons scande les minutes chaudes — horloge de l’été. Au loin vers la montagne, dans le val où badine quelque source, tremble au sommet des aulnes un brouillard évanoui. Massives, érigeant en plein ciel leurs arêtes d’acier bleu, les vastes Pyrénées enclosent l’horizon. Tours crênelées, flèches de cathédrales, coupoles imbriquées d’argent, toitures monstrueuses d’une cité pélasgique, les lourdes cîmes échafaudent par la rude clarté leurs dômes prestigieux. Dans l’azur nu, invisible presque, le tournoiement d’un vautour. Une couleuvre, par instants, rampe sous la bruyère avec le bruit sec du papier froissé.

Et le pastour, dont les sabots tintent pesamment sur la route empoussiérée : le compagnon fourbu ; le tourlourou convalescent, le porte-balles qui vend aux filles de ferme des bréviaires d’amour, hument avec transport l’incandescente beauté de la nature, cependant qu’au bord du fossé où volète la mésange, le villageois, en pleine lumière, touche les bœufs assés, d’un mouvement pontifical.