La trompe de l'ouvrière est un engin d'une autre envergure. Longue étrangement, si vous la comparez à la tête, elle peut fouiller jusque dans les recoins les plus secrets la chambre nuptiale des corolles, arracher le pollen aux étamines et, le transportant sur le pistil, présider aux échanges d'amour entre les plantes éloignées.
Il est aisé de voir l'économie admirable de cet organe. Une image fortement grossie en donne le détail, montre les rudes soies qui le hérissent, assez comparables aux brosses dont les fumeurs de pipes se servent pour entretenir leur calumet. Ces soies irritantes accrochent les fertiles poussières, les transportent de calice en calice, paient aux fleurs solitaires la rançon du miel en fécondité.
La configuration de l'abeille tout entière porte au plus haut degré ce caractère de spécialisation.
Ouvrez attentivement le corps de la bestiole; regardez à la loupe ce microcosme, cet univers en raccourci que dévoile aux regards le plus humble des êtres organisés.
La structure de l'abeille, avec ses dix mille paires d'yeux presbytes et ses trois ocelles myopes implantés sur le front comme l'œil unique de Polyphème, avec sa tête, son thorax, son abdomen dont les stigmates s'ouvrent à l'air du dehors (car l'insecte respire par le flanc), est à peu de chose près semblable à l'anatomie des autres hyménoptères, de la guêpe, sa sœur et de la mouche, sa cousine.
Mais l'appareil digestif, laboratoire du miel, est à peu près unique dans l'anatomie des insectes.
Voici, dominant l'estomac proprement dit et les intestins lovés en méandres, voici le jabot, assez comparable au deuxième estomac des ruminants. C'est la pièce antérieure dans laquelle tombe directement le nectar à peine dégluti. Il y subit une transformation immédiate, se dédouble en lévulose et en glucose. Animé par l'acide formique, il prend la riche saveur, ce goût âpre et délicieux qui fait du miel un incomparable aliment.
Enfin les anneaux de l'abdomen, par un mécanisme fort simple, rejettent la cire liquide, que l'insecte pétrit en boulette, puis élabore avec ses fortes mandibules pour en former les rayons.
«L'abeille est en sueur», disent les profanes, quand tout entière elle ruisselle des matériaux fluides encore qui serviront à édifier les murs, le Capitole des infiniment petits.
La patte de l'insecte ne manifeste pas une moindre adaptation à l'industrie.